«L’e-cigarette a un potentiel d’avenir»

Le Temps: Pourquoi l’e-cigarette n’a-t-elle pas conquis la Suisse?

Jean-François Etter: Le règlement actuel interdisant la vente de liquide avec nicotine limite son essor. Sans nicotine, le produit a peu d’intérêt. En France en revanche, où les liquides contenant cette substance sont autorisés, le marché a explosé rapidement.

– Et si l’émergence de l’e-cigarette n’était due qu’à un effet de mode?

– Je ne crois pas. Au contraire, le produit est amené à évoluer dans la durée. Il y a d’un côté un objet qui donne des résultats intéressants comme substitut au tabac et de l’autre un marché solvable d’accros à la nicotine.

– Il y a un décalage entre l’évolution rapide du produit et celle de la loi…

– Le projet de loi sur les produits du tabac du Conseil fédéral marque un progrès, puisqu’il prévoit d’autoriser l’e-cigarette avec nicotine. Mais, en considérant cet objet comme un produit du tabac, il augure d’un cadre restrictif identique à celui de la cigarette. C’est disproportionné. L’OMS adopte également une posture restrictive qui n’est pas à la hauteur des besoins en termes de réduction des risques. Le débat est passionné et les politiciens prudents parce qu’on parle de nicotine, une substance addictive.

– Mais nous n’avons pas le recul nécessaire pour évaluer la dangerosité de l’e-cigarette… – Les principaux composés du liquide sont utilisés dans la cosmétique et l’industrie alimentaire. Or ils sont d’ordinaire ingérés. Nous ne connaissons pas les effets de son inhalation quotidienne à long terme, c’est vrai, et ce produit n’est pas sans risque. Mais il est infiniment moins nocif que les cigarettes.

– Peut-on affirmer qu’elle fonctionne comme substitut au tabac?

– Dans une étude longitudinale, nous avons constaté que 50% des fumeurs qui vapotent avaient arrêté de fumer après un an. Ces résultats suggèrent que le produit va dans le bon sens.

– Comment expliquer dès lors que des usagers abandonnent?

– On constate en effet que parmi ceux qui essaient une fois, seuls 15% se convertissent à un usage quotidien. Ce qui signifie que 85% des usagers ne sont pas convaincus. Peut-être est-ce dû à une mauvaise expérience avec des objets de qualité médiocre, ou à la peur de la toxicité du produit. Autre élément, la cigarette permet un passage beaucoup plus rapide de la nicotine dans le sang et donc soulage mieux le besoin de fumer. Mais les modèles électroniques évoluent sans arrêt et se rapprochent des résultats de la cigarette.

– On trouve des produits de qualité très variable sur Internet. Faut-il davantage d’encadrement? – Il y a souvent de l’amateurisme du côté des producteurs, des distributeurs et des fabricants de liquide. Mais il n’est pas nécessaire de créer des règles spécifiques, il suffit d’appliquer les réglementations européennes existantes sur les denrées chimiques ou électroniques pour assurer la sécurité et la qualité des produits.

– L’industrie du tabac montre un intérêt croissant pour la cigarette électronique… – Tous les grands cigarettiers développent leurs propres inhalateurs de nicotine. Ils sont favorables à davantage de normes pour encadrer l’e-cigarette afin d’élever le prix du ticket d’entrée sur ce marché et éliminer les petits acteurs. Avec des dizaines de milliers de points de vente et des méthodes de campagnes rodées, ils ont les moyens de s’imposer. Mais ont-ils l’intention de développer ce produit, ou de plafonner le marché de l’e-cigarette, afin qu’il ne cannibalise pas la cigarette classique?