Enseignement

A l’école alémanique, un coach sur tablette

Les écoles se mettent à la transition numérique. Les nouvelles pratiques soulèvent des questions sur le rôle de l’enseignant

Juste avant les grandes vacances, les écoliers de quatre cantons alémaniques ont vu migrer une partie de leurs devoirs sur tablette. Les établissements de la région du nord-ouest de la Suisse – Argovie, les deux Bâles et Soleure – ont introduit un nouvel outil numérique dès le niveau primaire. Le logiciel Mindsteps permet de mesurer la progression des élèves à l’aide de tests et d’exercices. Qu’apporte ce système de plus qu’une feuille et un crayon? «Il s’ajuste à l’élève pour lui permettre de progresser individuellement, avec des exercices calibrés sur ses compétences. Il favorise ainsi l’autoévaluation.

Pour l’enseignant, il sert d’outil pour mesurer les progrès de la classe», explique son concepteur, Urs Moser, de l’Institut d’évaluation de la formation de l’Université de Zurich. Quelque 25 000 exercices en allemand, français, anglais et mathématiques, basés sur le plan d’étude alémanique, ont ainsi été transférés en ligne. Coût du logiciel, sans compter les ordinateurs et tablettes que les écoles possèdent déjà largement: 28 francs par tête par année. «Le prix d’un livre», souligne Urs Moser.

Scepticisme

Ce n’est que le dernier exemple d’une tendance plus générale, en Suisse. La technologie numérique se répand dans les écoles. Les enthousiastes y voient le moyen de rendre l’enseignement plus efficace et ludique. Les plus sceptiques critiquent la généralisation des écrans dans les classes, à l’heure des campagnes de prévention contre la cyberdépendance. Ou redoutent qu’une place trop grande soit accordée aux critères d’évaluation, au détriment des élèves les plus faibles.

Au cœur des discussions: le rôle de l’enseignant. «Lorsqu’une machine se substitue à son analyse, l’enseignant n’est plus totalement maître des méthodes d’évaluation. D’où l’importance d’accompagner l’intégration de ces nouveaux outils par une formation adéquate pour les professionnels», observe Pierre-François Coen, professeur à la Haute école pédagogique de Fribourg, spécialisé dans l’intégration des technologies numériques dans l’enseignement.

«L’école ne doit pas ignorer les évolutions technologiques, mais s’en saisir pour s’améliorer. Les tablettes ne se substituent pas à l’enseignant, elles lui servent d’outil. Sans concept pédagogique, elles n’ont pas de sens», relève de con côté Urs Moser. L’usage des tests de compétence évolutifs tels que dans le logiciel Mindsteps s’inscrit dans la philosophie du chercheur néo-zélandais en éducation John Hattie. Son ouvrage, Visible Learning, synthétise les résultats de milliers de recherches sur les bonnes méthodes d’apprentissage. Ses conclusions: un enseignement efficace s’accompagne d’évaluations et de feedback réguliers, en plus d’une relation de confiance entre prof et élèves. «Tester les compétences des écoliers fait partie du mandat des écoles publiques», souligne Martin Brändli, collaborateur pédagogique à l’école publique de Soleure. En la matière, un logiciel tel que Mindsteps permet davantage de précision: «Nous espérons qu’il conduira vers un enseignement plus personnalisé.»

Röstigraben du code

La CDIP (Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique) s’est prononcée jeudi en séance plénière sur les principes d’une stratégie numérique à l’école, qu’elle refuse de communiquer avant la semaine prochaine. Dans les faits, il existe de grandes disparités entre les régions. En Suisse alémanique, les tablettes semblent avoir largement conquis les salles de classe et les écoles se sont mises à l’enseignement de la programmation. L’informatique – avec une introduction au code – figure comme branche à part entière dans le Plan d’études 21, en cours de mise en place dans les cantons alémaniques.

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Côté romand, les initiatives sont avant tout locales, certaines communes faisant figure de pionnières. Après avoir longtemps ignoré la question, Vaud a opéré un tournant avec le changement à la tête du Département vaudois de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC), décidant de faire de la transition numérique une priorité. «Notre objectif n’est pas de mettre une tablette dans les mains de chaque enfant. Nous allons miser sur la formation des enseignants et des enfants au fonctionnement des ordinateurs, avec par exemple l’apprentissage du code», explique Michel Tati, collaborateur personnel de la conseillère d’Etat Cesla Amarelle, cheffe du DFJC.

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L’un des potentiels encore inexplorés d’un logiciel d’évaluation commun à plusieurs établissements réside dans l’exploitation du big data dans l’organisation pédagogique et logistique des écoles publiques. «Recueillies avec pertinence, les données pourraient guider certaines décisions comme l’attribution de ressources, ou permettre l’anticipation de situations potentiellement problématiques», dit Pierre-François Coen. C’est l’une des pistes de réflexion sur la table de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP). Mais ce n’est pas pour demain: «En Suisse, avec 26 systèmes scolaires différents et souverains, le chemin vers une harmonisation des instruments d’évaluation sera long.»

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