Etrange spectacle. Alors qu’Erwin Sperisen entre dans la salle d’audience, une rangée de personnes se lève en l’honneur du prévenu. Avant de prendre place, ce dernier discute avec ses avocats. C’est le grand jour pour la défense. Florian Baier et Giorgio Campá ont annoncé huit heures de plaidoiries. On peut toujours espérer moins car ils ont une certaine tendance à l’exagération. Une journée entière d’incidents s’est déjà transformée en une demi-matinée, des centaines de questions aux témoins à quelques-unes. Heureusement.

C’est Florian Baier qui commence. On se croirait à l’école. Il s’est mis à noter des choses sur un tableau (initialement prévu pour que le prévenu détaille l’organigramme de la police lors de son interrogatoire) pour expliquer son raisonnement. Pas certain que ce soit plus clair ainsi. Mais c’est une première. Il continue d’étonner son monde. Finalement, l’huissier est appelé à la rescousse. Il doit rapprocher le tableau des bancs de la défense pour éviter les allers retours. Maintenant, il écrit en allemand. Ça se complique.

Le propos liminaire, au moins, a été clair. «A aucun moment Erwin Sperisen n’a donné le moindre ordre illégal. Il y a eu sept morts à Pavon. C’est vrai. Mais il ignore comment cela est arrivé».

Florian Baier évoque aussi ses souvenirs de simple troufion à l’armée et un ordre de dislocation venu de très haut qui lui rappelle Pavon… «Erwin Sperisen supervisait l’opération de reprise de cette citadelle du crime, il était l’interface entre la police et le gouvernement». En d’autres termes, comme le haut gradé suisse, le chef de la police du Guatemala ne sait rien de ce qui se passe sur le terrain. Pas très rassurant.

«Pourquoi tant de haine, de mensonges et de calomnie?» Le procès de la procédure commence sur fond d’intrigues et de règlements de compte. Et Me Baier de dépeindre Erwin Sperisen en héros à la tête d’une police corrompue «qui ne se pilote pas sur les eaux paisibles du Léman mais dans les tempêtes du Pacifique». Il compare le salaire du simple policier guatémaltèque à celui du policier genevois. Il ne connaît pas vraiment les chiffres mais il sait que la différence est grande. Il a raison. La police genevoise doit être la mieux payée du monde.

Puis il agite ses clés et les tend aux juges du tribunal. «Si vous preniez les clés de cette police, je devrais vous dire bonne chance». Et les clés tombent par terre.

La défense n’a visiblement pas laissé tomber la théorie de l’affrontement meurtrier avec des détenus rebelles et armés. «Mesdames et Messieurs les juges, écoutez-moi bien s’il vous plaît», prévient l’avocat avant de se lancer sur ce sujet délicat. Il sera bref. Quelques citations – dont celle de l’incontournable Javier Figueroa – qui disent avoir entendu des tirs lointains ou plus proches. «Les évidences testimoniales sont absolument limpides et certaines». Et d’ajouter, prudent: «Cela ne veut pas encore dire qu’il n’y a pas eu d’exécutions».

On passe aux photos que la défense déclare truquées. Ça parle pixels. Collier porté ou pas porté par le détenu Zepeda qui n’est peut-être pas Zepeda. De quoi en perdre son latin. Mais Me Baier a l’air si sincère qu’on s’accroche.

Le cours se poursuit, cette fois sur le plan de Pavon, avec comme objectif la destruction des témoignages à l’aide de toutes les contradictions possibles et imaginables. Même Erwin Sperisen a l’air las.

Son premier avocat a terminé. Sur une note en suspens. Et à la moitié du temps annoncé. C’est Me Campá qui prend la relève. Il tente d’obtenir une pause déjeuner entre deux mais la cour lui rétorque que c’est un peu tôt pour manger.

Le ton est plus polémique. «Le procureur vous demande la prison à vie sur la base de votre intime conviction et de votre bon sens. C’est un aveu de faiblesse. La démonstration de l’inanité des accusations».

L’avocat lit des extraits d’un livre écrit par un ancien ambassadeur français au Guatemala qui parle des exploits criminels d’un compatriote et désormais fameux détenu de Pavon (celui qui dit avoir vu Sperisen tirer) et des mafias locales. La moralité des témoins. Vaste sujet. Et la défense a de quoi se délecter avec Philippe B., le baroudeur imprécis, «qui n’a aucune particule de crédibilité». Me Campá tape du poing sur la table et parle d’un «triste sire».

D’autres témoins vont encore passer à cette casserole, annonce l’avocat. Pas sûr qu’ils vont s’y dissoudre.