éducation

L’école à la maison, une spécificité vaudoise remise en question

Près de 600 enfants vaudois font l’école à la maison, dispensée par les parents. Le canton est l’un des plus permissifs en la matière, mais cela pourrait bientôt changer

Assis à une grande table, Andrea, 11 ans, fait la dictée à sa sœur aînée Alicia, 14 ans, qui s’exécute consciencieusement. Nathan, 9 ans, est allongé sur le canapé, les yeux rivés sur son mobile. Il ne joue pas, mais révise son allemand. Il y a dix ans, Debora Mosteau-Lutolf a déscolarisé ses enfants pour leur faire l’école à la maison, sur les hauts de Lausanne. La petite dernière, Thalia, 3 ans, qui feuillette un magazine pour enfants, devrait suivre le parcours de ses frères et sœur. «Au début, on pensait rescolariser un jour les enfants, mais avec les années et en les voyant si épanouis, l’idée semble toujours plus improbable», explique la maman-institutrice.

Une éventualité que le canton de Vaud pourrait toutefois lui imposer, puisqu’il envisage de serrer la vis: alors qu’il est l’un des plus permissifs en la matière aujourd’hui, Vaud pourrait à l’avenir exiger le titre d’enseignant aux parents qui font l’école à la maison, comme c’est le cas à Fribourg et en Valais. L’actuelle tolérance vaudoise attire des familles loin à la ronde. «Un certain tourisme s’est mis en place», confirme Debora Mosteau-Lutolf. Sur les quelque 1400 enfants instruits à la maison en Suisse, près de 600 sont des petits Vaudois.

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Ennui et angoisses

Pour la famille qui nous reçoit, l’école à domicile n’était pas d’emblée une évidence. Alors que la fille aînée se réjouissait d’entrer à l’école enfantine, elle déchante vite. «Elle s’ennuyait en classe, était angoissée et séchait les cours», raconte Debora Mosteau-Lutolf, qui venait alors d’avoir son second bébé. La fillette est diagnostiquée haut potentiel (HP). Face à cette situation pesante, les parents l’inscrivent d’abord dans une école privée, avant de découvrir, par des amis, l’école à la maison. Au fil de démonstrations de cette pédagogie alternative, mère et enfants se prennent au jeu. Bilan dix ans plus tard: Alicia, l’ancienne phobique scolaire, fait de l’improvisation théâtrale, du tir à l’arc et s’engage au Conseil des jeunes de Lausanne. Elle songe à faire la maturité fédérale, en autodidacte.

A la fin de la 2e enfantine, Andrea a voulu, comme sa sœur, faire l’école à la maison. Autrefois timide, le garçon n’a aujourd’hui pas peur d’élever la voix, explique sa maman. Il est gardien chez les Moskitos du Lausanne Hockey Club. Nathan, le fils cadet, a suivi le parcours de ses aînés. Une scolarisation normale semblait difficilement envisageable pour lui à cause d’une sévère dyspraxie (maladresse pathologique) et de déficits du comportement.

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Selon leur mère, qui a longtemps travaillé dans le polyhandicap et qui a créé sur Facebook le groupe «Ecole à la maison Suisse romande», 60% des familles adeptes du homeschooling ont des enfants avec une phobie scolaire ou des troubles cognitifs. Le reste vient d’une conviction: davantage de flexibilité, de liberté et une meilleure qualité de vie. Loin d’être toutes bobos, ces familles ont des profils très variés, selon le Département de la formation. Elles vivent souvent à la campagne, pour répondre à un idéal de confort, mais aussi par nécessité économique, comme lorsque l’un des parents ne travaille pas. Comme notre maman-enseignante, qui aide son conjoint à développer son entreprise de location de ski à domicile, mais n’a pas de revenu.

Pas de hiérarchie

Cette Vaudoise qui a grandi à Vers-chez-les-Blanc, sur les hauts de Lausanne, concède que ce n’est pas toujours facile de maintenir un cadre. La matinée, «dès 9h normalement», est en général consacrée à l’enseignement «formel». L’après-midi, place aux activités respectives de chacun ou aux jeux en plein air, dans le grand jardin familial.

Mais ici, pas de hiérarchie prof-élèves, les parents se laissent la plupart du temps guider par les intérêts de leur progéniture. «A cause de son hypersensibilité, Alicia n’a longtemps rien voulu savoir des guerres mondiales, on a donc abordé d’autres époques», illustre Debora Mosteau-Lutolf. Céder aux caprices? «Je mets les points sur les i quand il le faut et j’impose des exercices», répond-elle.

La mère-enseignante estime que ses enfants se prennent en main mieux que d’autres jeunes et se créent des routines. Comme chaque jour, Nathan s’entraîne à la dactylographie avant de conjuguer des verbes sous l’œil attentif de sa mère. Quant à l’aînée, elle est «très indépendante» et révise souvent seule. Alicia réagit vivement face à l’image trop peu socialisante de l’école à la maison. «C’est ce qu’on entend tout le temps, mais c’est faux.» Au contraire, elle a de «véritables amis» et certains suivent l’instruction publique.

Niveau suffisant?

Le niveau scolaire est-il égal à celui des écoliers «normaux»? Le canton constate qu’il est «globalement un peu inférieur». Debora Mosteau-Lutolf rétorque que certains retards sont rattrapables, et que «cuisiner, établir un budget, trier les bonnes infos des mauvaises, préparer un voyage en étudiant la géographie du pays sont des compétences tout aussi importantes, et que les enfants développent davantage à la maison qu’à l’école publique».

Dans le canton de Vaud, les seules exigences sont de suivre le plan d’études romand et de passer les examens cantonaux de référence tous les deux ans. Un inspecteur fait une visite annuelle aux familles pour évaluer le degré d’instruction. Ces dernières s’entraident selon les capacités de chaque parent et organisent des cours communs.

Fini le laxisme vaudois

Les familles pratiquant le homeschooling s’inquiètent des intentions de l’Etat, craignant qu’il ne «statue sur une réalité qu’il méconnaît» en se basant sur «le peu de cas dysfonctionnels». «Nous ne sommes pas contre le gouvernement ni extrémistes, nous ne vivons pas dans les bois, assure Debora Mosteau-Lutolf. L’école à la maison n’est pas une menace pour l’instruction publique, c’est une bouée de sauvetage pour certains enfants.»

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