Une opération pareille n'a jamais été faite à l'Etat de Vaud. Nouveau chef de l'enseignement obligatoire – qui s'occupe de tous les élèves vaudois de 6 à 16 ans – ex-enseignant lui-même, mais surtout consultant formé à la psychologie du travail, et à ce titre concepteur du système bâti, Daniel Christen bouleverse de fond en comble son service. Tous les cadres en place, adjoints et conseillers pédagogiques ont déjà, ou auront à repostuler pour de nouvelles fonctions. L'adéquation aux postes sera vérifiée avant l'ouverture, si nécessaire, à des candidatures externes. Les postes de directeurs généraux adjoints, dont la nomination devrait être proposée au Conseil d'Etat en avril, ont directement été ouverts tous azimuts.

La démarche génère à l'interne une intense insécurité. «Nous demandons aux gens, une mobilité certaine, inédite à bien des égards dans l'administration cantonale, et je reconnais leur déstabilisation, mais je suis déterminé à réussir», dit Daniel Christen. Le nouveau directeur général se veut rassurant: «Nous n'allons maltraiter personne, ceux qui ne trouveraient pas leur place dans le nouvel organigramme seront accompagnés par la cellule des ressources humaines du DFJ.»

La justification du remue-ménage tient à l'histoire récente du service. Son premier chef, Jean-François Durussel, avait mis en place huit adjoints exécutifs, répondants des directeurs d'établissements. Ces derniers avaient vite contesté une structure où ils se sentaient gérés par des subalternes. En février 2000, Francine Jeanprêtre tranchait, se séparait de Jean-François Durussel, et confiait la gestion ad interim du SENEPS à Bernard Studer. Daniel Christen était chargé d'un audit. Il l'a conclu en proposant une direction générale recentrée sur quatre adjoints, en charge de l'administration et des finances, de l'organisation et de la planification, de la pédagogie générale, et des études et développement. Chacun devant de surcroît encadrer un tiers des directeurs du canton. L'organigramme détaillé de chaque direction adjointe sera ensuite bâti en collaboration avec leurs futurs responsables. Au passage, le Service de l'enseignement enfantin, primaire et secondaire (SENEPS) va devenir la direction générale de l'enseignement obligatoire (DGEO).

«Il est sûr, dit Daniel Christen, que je dispose d'une enveloppe de 49,2 postes, et que je dois faire avec. Le reste, y compris une éventuelle diminution de cette enveloppe si cela s'avérait possible, est largement ouvert, dans une démarche participative.» Laquelle repose sur les trente conseillers pédagogiques, et les adjoints du bientôt défunt SENEPS. Pour ces derniers, les choses débutent dans les déceptions. A l'exception d'un seul, tous savent déjà qu'ils ne seront pas directeurs adjoints de la future DGEO. «Je le prends sans amertume, je pourrai sans doute mieux cibler mes intérêts», dit un concerné, qui salue les bilans de compétence qui seront faits. D'autres se montrent nettement plus désabusés, et regrettent d'avoir été jugés sur dossier sans être entendus.

Parmi les conseillers pédagogiques, attentes et méfiance le disputent. «En tant que corporation, nous participons à la définition des fonctions, mais l'association sera prête à défendre ses membres s'il le faut», résume Daniel Rieben, président de leur association. En relevant les «grands espoirs» mis dans le nouveau directeur général, un autre relève l'urgence qu'il y a à faire avancer les choses: «Beaucoup de gens ne savent pas ce qu'ils vont devenir.» Le climat est alourdi par la rumeur selon laquelle un tiers des personnes actuellement en fonction ne retrouveraient pas leur place. «J'ai dit un jour que mon expérience dans le privé me montrait qu'il fallait en général compter avec ce taux de changement lors d'une telle restructuration. Mais ce n'est absolument pas un objectif», se récrie Daniel Christen.

A l'extérieur, ce changement de culture suscite surtout de la perplexité: «Pour l'instant, je n'appréhende rien du tout, j'attends de voir», réagit Jacques Daniélou, président de la société pédagogique vaudoise. La perspective de voir arriver des cadres sans passé d'enseignant ne lui sourit guère: «Une expérience du terrain risque d'être perdue.» En principe, la DGEO devrait être opérationnelle pour la prochaine rentrée, mais entièrement pourvue à la fin de l'année seulement. Le défi de réussir la mue complète d'un service de l'Etat, selon un modèle importé du privé et dans un département géré par une conseillère d'Etat de gauche, sera peut-être alors gagné.