Déconfiner la population par étapes revient à remettre la machine économique en route en gardant la possibilité de tirer le frein à main à chaque carrefour. Cela ne plaît pas aux enseignants, qui ont l’impression d’être des «cobayes au service de l’économie».

«On se demande si l’école rouvre pour de bonnes raisons», soulève Francesca Marchesini, présidente de la Société pédagogique genevoise. «Les autorités nous préviennent que le passage d’une étape à une autre n’aura lieu que s’il n’y a pas d’augmentation significative des cas de Covid-19. Cela implique que les classes d’école primaire rouvrent sous forme de test le 11 mai, avec la possibilité que la contamination reparte et que l’on referme alors les classes deux semaines plus tard. Pour de jeunes enfants, de tels changements ne sont pas souhaitables, pour la santé de nos enseignants non plus.»

La syndicaliste genevoise n’est pas rassurée par les propos «incohérents» du gouvernement. «On nous garantit que les élèves ne sont pas vecteurs de la maladie, mais on ne les remet pas en contact avec leurs grands-parents pour éviter des contaminations. Ce discours changeant n’apaise pas. Nous avons des enseignants qui ont peur et appréhendent ce retour en classe.»

«On ne peut affirmer que les enfants ne sont pas contagieux»

«Il ne faut pas imaginer une minute que l’on va pouvoir respecter la distanciation sociale à l’école primaire», témoigne cette maîtresse d’école d’enfants âgés de 4 à 6 ans. «On nous prend pour des garderies, pour permettre aux parents de relancer l’économie alors qu’eux pourront se protéger en continuant pour la plupart le télétravail. Pour nous, c’est dangereux. Aucune donnée scientifique ne permet aujourd’hui d’affirmer que les enfants ne sont pas contagieux.»

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Les enseignants se retrouvent donc dans un paradoxe. Une volonté de rouvrir existe chez certains, notamment pour aider les élèves en difficulté, ceux qui souffrent le plus du confinement et ont le plus besoin de l’école humainement et pédagogiquement. Mais, niveau logistique, ça coince. Des classes de 24 élèves ou plus ne peuvent respecter les normes sanitaires.

Le point de presse du gouvernement genevois vendredi n’a pas apporté de réponse sur les modalités de la réouverture. Anne Emery-Torracinta a déclaré être en attente de précisions du Conseil fédéral, «qui devraient arriver dans les deux prochaines semaines». Elle a souligné qu'«ouvrir les écoles ne veut pas dire que le 11 mai les classes seront toutes pleines». Elle n’a pas non plus éclairci la question des examens de fin d’année, mais a tenu à rassurer les élèves: «S’ils sont maintenus, ils porteront uniquement sur ce qui a été fait en classe.»

Les syndicats appellent à la suppression des examens

Sur ce point, dans l’attente des décisions de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique, les syndicats se positionnent. «Nous sommes favorables à la suppression des examens de fin d’études obligatoires et post-obligatoires. L’année sera validée, la promotion de l’élève se fera dans ce cas sur la base des notes acquises et validées au premier semestre, avec une grande tolérance pour les cas limites», demande Cora Antonioli, enseignante et présidente du SSP enseignement Vaud.

Pour les maturités, en fin de gymnase ou de lycée, l’organisation d’examens paraît encore plus compliquée, la réouverture des écoles de secondaire II étant pour l’instant prévue le 8 juin. Dans ce cas, à quoi bon rouvrir les écoles? «La priorité est de recréer un lien avec les élèves qui ont décroché, nous avons perdu beaucoup d’élèves durant cette période de confinement.»

Le syndicat des enseignants romands demande à son tour que la décision de réouverture qui sera confirmée le 29 avril soit appuyée par une caution scientifique, en particulier en ce qui concerne le rôle potentiellement vecteur des jeunes. «La sécurité sanitaire est la priorité et, sans garanties à ce sujet, la réouverture des écoles doit être exclue, exige-t-il. L’école ne doit pas devenir le vecteur d’une nouvelle pandémie.»

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Pas de bac au rabais

Le député au Grand Conseil genevois Jean Romain ne voit pas d'un mauvais œil la réouverture des classes. «On est face à quelque chose de tout à fait nouveau, tous les scientifiques admettent d'ailleurs être dans un flou total. Les spécialistes ne sont pas à même de dire ce qu'il faudrait faire ni ce sur quoi tout le monde devrait s’accorder. Mais je n'ai pas le sentiment que les professeurs soient des cobayes, ils ont été protégés et continuent de l'être par nos gouvernements». Pour le libéral-radical, tout le monde a intérêt à ce que l'économie reparte, et il est erroné de prétendre que les enseignants sont envoyés au front, «on n'est pas à la guerre».

Jean Romain appelle à relativiser: la carrière scolaire d’un jeune ne va pas se détériorer s'il manque un trimestre sur un cursus de plusieurs années. «Ce qui serait grave, ce serait d’abaisser l’exigence des diplômes. Il ne faudrait pas délivrer un bac au rabais que traînerait toute sa vie une génération qui n’y peut rien. Ce serait catastrophique.»

Soulignons encore cette décision de Nuria Gorrite dans le canton de Vaud concernant les réseaux d’accueil de jour des enfants. A partir du 27 avril, les parents qui doivent travailler sur leur lieu de travail usuel pourront déposer leurs enfants en garderie. Les parents en télétravail pourront également bénéficier d’un accueil, dans la mesure des places disponibles.