Éducation

L’école de Saas Fee, un drôle d’ovni parmi les universités suisses

Perchée dans les Alpes valaisannes, une université informelle réunit la crème des penseurs de gauche occidentaux. Peu connue en Suisse, l’European Graduate School séduit de New York à Berlin. Enquête sur une institution hors norme

Il est passé 21 heures, nous sommes à 1800 mètres d’altitude dans le village de Saas Fee. Pendant que les vaches dorment et que quelques randonneurs s’attardent sur une eau-de-vie du pays, Avital Ronell, féministe et rock star de la philosophie occidentale, livre un discours enflammé sur le président américain Donald Trump. Comme pour tant d’autres New-Yorkaises de son espèce, la présence de ce «misogyne, germanophobe et xénophobe» à la Maison-Blanche n’en finit pas de la choquer. «N’oublions jamais que lorsque l’autorité tourne à vide, le totalitarisme s’installe», dit-elle en s’adressant directement à son audience.

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Des références à Hannah Arendt, Alexandre Kojève, Theodor Adorno, Jacques Lacan viennent à tour de rôle enrober ses paroles. «Le fait que nous fuyions désormais vers l’Allemagne et non plus vers les Etats-Unis depuis l’Allemagne n’est pas uniquement anecdotique», poursuit-elle d’une voix grave devant une audience d’une trentaine de personnes.

Intellectuels parmi les plus influents de notre époque

C’est dans ce décor alpestre, à quelques pas du Cervin, que se réunissent depuis près de vingt ans certains des intellectuels les plus influents de notre époque. Slavoj Zizek, Judith Butler, Paul Virilio, Hélène Cixous, Giorgio Agamben, Jacques Rancière, pour n’en citer que quelques-uns, se rendent régulièrement à Saas Fee pour dispenser leur savoir.

C’est aussi ici qu’en leur temps Jacques Derrida, Jean-François Lyotard et Jean Baudrillard se rencontraient, dans les locaux de l’Hôtel Allalin, pour former ce qui s’appelle aujourd’hui encore l’European Graduate School (EGS), une sorte d’université privée qui fonctionne sans bourses ni subventions.

Manque de renommée

Ce qui étonne de prime abord est le manque de renommée de cette école qui possède une faculté à faire pâlir les plus grandes universités de ce monde. Comme si son rayonnement avait ricoché par-dessus les Alpes pour atterrir dans des contrées qui nous sont inconnues. Ou peut-être que pour briller, collectionner des stars ne suffit pas toujours.

L’European Graduate School est accessible à tous et sans limite d’âge, et ses frais de scolarité s’élèvent à 10 500 dollars par année, hébergement non compris. Pour l’obtention d’un doctorat, il faut compter quatre ou cinq années et une trentaine de milliers de dollars. «C’est bon marché par comparaison avec les universités américaines standards», souligne Hubertus von Amelunxen, le nouveau président de l’EGS.

Bon marché peut-être, mais en Suisse, où les universités sont fortement subventionnées, le modèle peine à séduire. La grande majorité des étudiants viennent des Etats-Unis, où ils peuvent bénéficier d’une aide au financement du gouvernement américain. Les autres viennent d’Amérique latine, du Moyen-Orient, d’Asie et finalement du monde entier. Seuls les Européens et les Suisses se font rares.

J’ai fait la liste des plus grands artistes et philosophes de ce monde et je les ai contactés les uns après les autres. J’en connaissais déjà un certain nombre. Les autres, j’ai dû les convaincre

Wolfgang Schirmacher, fondateur de l’EGS

A l’EGS, étudiants et professeurs logent à la même enseigne, c’est-à-dire à l’Hôtel Allalin, un quatre-étoiles appartenant à la famille Zurbriggen. Les repas sont pris ensemble dans la salle à manger de l’hôtel, les cours dispensés dans l’auditorium Steinmatte, également la propriété des Zurbriggen. L’année académique se condense sur une période de trois semaines de cours en été.

Mais «les élèves travaillent tout au long de l’année», assure Hubertus von Amelunxen. «Ils conversent avec leurs professeurs, en personne ou par Skype. Une fois sur place, ils travaillent du matin jusqu’au soir. A la sortie, ils sont lessivés!» Quant aux programmes des cours, les professeurs ont carte blanche: «Le seul curriculum de l’EGS, ce sont ses personnalités.»

Fondateur provocateur

Derrière cette petite entreprise aux grands noms se trouve un homme, Wolfgang Schirmacher, philosophe allemand à l’excentricité affirmée: «Je suis un outsider», clame-t-il haut et fort. «Un outsider qui eut l’audace de faire sa thèse sur Heidegger dans l’Allemagne des années 1970», ajoute-il comme pour justifier son parcours intentionnellement marginal. Le passé nazi de Martin Heidegger reste à ce jour le sujet de polémiques virulentes. Mais dans l’Allemagne de l’après-guerre, il convenait tout simplement de faire passer l’homme et son œuvre sous silence.

On voulait Jean-Luc Godard, mais ça n’a pas marché. Nous avons presque eu Pipilotti Rist, mais au dernier moment elle s’est vexée et s’est désistée

Wolfgang Schirmacher

C’est à travers cet accro de la provocation que l’aventure de l’EGS prend son envol. «J’ai fait la liste des plus grands artistes et philosophes de ce monde et je les ai contactés les uns après les autres. J’en connaissais déjà un certain nombre. Les autres, j’ai dû les convaincre.» Que des grands noms, demande-t-on? «Que les meilleurs, répond Wolfgang Schirmacher. Alors oui, bien sûr, il faut les payer. Et lorsque Zizek demande 1000 dollars de plus, je les lui donne, mais qu’est-ce que ça peut bien faire? Ce que je peux vous dire, c’est que les professeurs ne viennent pas à l’EGS pour le cachet.»

L’EGS est en effet, quoi qu’on puisse en penser, un lieu de rencontres, propice à la création et aux contacts. Les cinéastes conversent avec les philosophes, les philosophes avec les musiciens. Un intellectuel palestinien rencontre un peintre israélien, et ainsi de suite. Quant aux Suisses? «Il n’y en a pas», répond Schirmacher du tac au tac. «On voulait Jean-Luc Godard, mais ça n’a pas marché. Nous avons presque eu Pipilotti Rist, mais au dernier moment elle s’est vexée et s’est désistée.»

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Dans l’ombre de ce philosophe allemand se trouve une femme. Plus jeune que lui, raffinée, discrète et à ses côtés depuis le début de l’aventure, Virginia Cutrufelli s’est engagée pleinement dans la réalisation des rêves de son compagnon. «Qui suis-je, moi? Personne ne me connaît», dit-elle alors que l’on pense enfin avoir touché la plus petite poupée russe à l’origine du modèle de l’European Graduate School.

Une histoire valaisanne

L’histoire commence en 1994 avec Paolo Knill, scientifique, artiste et art-thérapeute valaisan. Il fonde une école d’art-thérapie dans le village de Saas Fee. En 1998, après diverses tentatives d’ancrage, Wolfgang Schirmacher rejoint Paolo Knill en haut de la vallée de Saas et développe son projet rêvé: une université transdisciplinaire où les plus grands de ce monde se rejoignent, interagissent et réfléchissent ensemble. «Nous avons commencé avec quasiment rien, se rappelle Virginia Cutrufelli avec nostalgie. Nous projetions les films sur un petit beamer dans une chambre de l’Allalin.»

Grâce aux origines de Paolo Knill et aux liens tissés avec la famille Zurbriggen, le canton du Valais reconnaît l’EGS comme institut de formation dispensant des programmes de niveau universitaire. En 2011 cependant, la loi se durcit. Les autorités suisses partent à la chasse aux diplômes frauduleux. Il faut désormais passer par Berne. «Le Valais a toujours eu de l’imagination, commente Virginia Cutrufelli avec précaution. Je n’en dirais pas de même pour Berne.» Actuellement, les diplômes délivrés par l’EGS ne sont pas reconnus sur le plan fédéral et ne donnent pas libre accès au système universitaire suisse.

Nous voulons que l’EGS perdure. Il a toujours été primordial pour Wolfgang Schirmacher d’accorder des diplômes à ses élèves. Pour survivre dans ce monde, il faut des diplômes.

Virginia Cutrufelli

En être ou ne pas en être, c’est la question qui perturbe la sérénité de cette école hors norme. Quelle est la valeur d’un diplôme obtenu à l’EGS? Peut-il concurrencer les diplômes décernés à Yale, Zurich ou Saint-Gall? Faut-il ou non faire partie du système?

Pour garder la tête haute, l’EGS aime à se comparer au Black Mountain College, légendaire université expérimentale qui vit le jour en Caroline du Nord dans les années 30 et qui marqua l’histoire de l’avant-garde américaine. L’Ecole de Francfort est aussi régulièrement évoquée comme modèle et source d’inspiration. Mais ces lieux où foisonnaient les intelligences les plus créatives ne distribuèrent jamais de diplômes.

«Nous voulons que l’EGS perdure, explique Virginia Cutrufelli. Il a toujours été primordial pour Wolfgang Schirmacher d’accorder des diplômes à ses élèves. Pour survivre dans ce monde, il faut des diplômes.»

Diplômes ou non, le modèle pédagogique proposé par l’EGS permet aux élèves de poursuivre des études tout en conservant un emploi en parallèle. «C’est la seule formation que j’ai trouvée où il m’est possible d’étudier l’art et la philosophie tout en conservant une vie normale et un emploi à Genève, raconte Janine*, 40 ans, une des rares Suissesses à suivre le cursus de l’EGS. Les universités suisses proposent certes des formations continues, mais jamais en philosophie.»

Critiqué pour ses finances

Comme toujours lorsqu’une entité «hors système» émerge, avec de plus la présence de célébrités des arts et de la culture, les rumeurs enflent. L’EGS serait une école pour riches Américains; un des seuls endroits au monde où les philosophes pourraient enfin rentabiliser leur renommée. Certaines rumeurs affirment même que les professeurs de l’EGS seraient payés avec des valises de cash. «Non pas des valises, s’amuse Max*, ancien élève de l’EGS, mais des enveloppes bien garnies, certainement.» Officiellement, les professeurs reçoivent entre 7000 et 12 000 dollars pour trois journées de cours. Mais tout dépend du nombre d’élèves inscrits par année. A l’EGS, rien n’est jamais certain.

Agé d’une trentaine d’années, Max s’est endetté d’une soixantaine de milliers de dollars auprès du gouvernement américain pour accomplir son doctorat à l’EGS. «Mon diplôme n’est certainement pas reconnu par le consensus académique standard, mais d’abord ça m’est égal, et deuxièmement je ne regrette pas une seconde mon expérience», explique-t-il sous couvert de l’anonymat.

Grace à son doctorat de l’EGS, Max a trouvé un emploi fixe dans un prestigieux centre de recherche national allemand basé à Berlin. «Nombre de mes ex-camarades de classe mènent des carrières fascinantes. Nous avons un réseau. Nous nous rencontrons régulièrement et je garde de très bons rapports avec mes professeurs», raconte-t-il.

Parcours atypiques

Avant de découvrir l’EGS, Max menait une vie plutôt chaotique. Tantôt barman, conducteur de poids lourd, squatter, ses perspectives étaient plutôt limitées. Il s’intéressait certes à l’art et à la philosophie, mais, sans diplôme ni ressources, ses options étaient de l’ordre de zéro. C’est en entrant à l’EGS que la vie lui a accordé, comme il le dit dans ses propres termes, «une deuxième chance».

Les parcours et destinées des étudiants de l’EGS sont fréquemment inhabituels. Un ancien élève de l’EGS, Micah White, est à la base du mouvement Occupy Wall Street. D’autres ont lancé des festivals de films expérimentaux, des maisons d’édition ou ont poursuivi des carrières académiques.

Ce qui est certain, c’est que là-haut, dans la vallée de Saas, et sans que personne ne s’en aperçoive vraiment, un vent d’activisme de gauche se fait sentir. Pablo Iglesias, le fondateur de Podemos, a lui aussi accompli ses études universitaires à l’EGS. Sa destinée s’inscrit dans une tradition typique de la Suisse: un lieu propice à la pensée en exil, voire révolutionnaire.

* Prénoms d’emprunts

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