Plus de deux ans après sa création, le Fonds suisse en faveur des victimes de l'Holocauste parvient au terme de son action. Faut-il s'offusquer du temps pris à atteindre des bénéficiaires souvent à l'article de la mort? Certainement pas. Représentant des juifs en Suisse et appelé pour son autorité morale à présider le fonds, Rolf Bloch peut revendiquer un bilan honorable, tant les embûches auront été nombreuses pour assurer sur le terrain la distribution des fameux chèques. C'est évidemment là où la misère et l'attente étaient les plus fortes, en Europe de l'Est, que l'exercice s'est avéré le plus délicat. Que des dollars puissent être distribués cash et exempts d'impôts en Russie tient même de la gageure, si l'on sait que le premier ministre russe Evgueni Primakov a juste eu le temps de signer les décrets nécessaires avant son limogeage. Et que dire de la communauté tsigane, insaisissable par nature, où le geste de la Suisse a fini par réveiller une douloureuse guerre des clans?

Ces avatars, l'humanité cachée derrière les millions vite débloqués, les banquiers suisses et le Conseil fédéral en avaient sans doute fort peu conscience au moment de décider de ce geste d'apaisement. C'est ainsi que Rolf Bloch et ses collaborateurs ont été confrontés au terrible spectre des «âmes mortes» sur les proprettes listes de bénéficiaires. Des chèques sont effectivement arrivés chez de vieilles personnes rescapées des camps nazis et décédées avant d'avoir reçu l'aide du Fonds spécial. On s'est dépêché d'accorder à leurs descendants le droit de toucher l'argent promis.

Ce sera également le cas lors de la répartition des presque deux milliards de l'accord global. Mais le cynisme commercial et juridique qui continue d'entourer cet autre fonds négocié à New York laisse présager du pire. A moins que les parties à l'accord tirent les leçons du travail de Rolf Bloch et de son modeste bureau bernois.

L. R.