Lorsque les murmures couvraient ses explications sur gaudium et laetitia, la satisfaction du laboureur et la joie de l’âme, le professeur de latin campait sa soutane élimée devant le trublion, sa règle plantée entre la paume de sa main et le pupitre. Et là il lâchait la petite ritournelle que malicieusement nous attendions: «dompte l’animal qui est en toi».

Désolé de vous décevoir encore, cher Professeur, où que vous soyez, mais nous n’y arrivons toujours pas. L’animal en nous l’emporte encore sur Ovide et ses Métamorphoses. Il y a toujours au fond de nos estomacs cet écureuil qui ne demande qu’à se réveiller. Il suffit un soir de croiser du côté de la rue de Renens un long niqab vert olive pour que la boule de poil se hérisse au creux du ventre. «Visage voilé, tu me vois, mais je ne te vois pas. Que caches-tu?». Réflexe primitif de distance et de crainte.

Et c’est sur lui que le comité d’Egerkingen, celui qui a fait interdire les minarets, compte pour prohiber le niqab et la burqa. Son initiative, a résumé la presse alémanique, serait une fausse solution pour un faux problème. A peine 130 femmes seraient concernées en Suisse, si l’on excepte les touristes.

Oskar Freysinger, qui a toujours réponse à tout, estime pourtant qu’il vaut mieux se doter d’une législation avant que le phénomène du voile islamique ne prenne de l’ampleur. Lui et son comité de membres de l’UDC peuvent certes avancer que la Suisse n’invente rien. D’autres pays en Europe ont déjà légiféré en la matière et le Cour de Strasbourg a confirmé la compatibilité de la loi française avec la Convention européenne des droits de l’homme.

Personne n’est dupe. A la veille des élections, ce texte ne fait qu’alimenter la vague de fond anti-islamique au sein de l’UDC. Son programme politique est sans équivoque: «L’UDC s’engage pour la culture chrétienne et occidentale qui est à la base de notre identité et de notre cohésion». Et plus loin: «refuse la reconnaissance de communautés religieuses non occidentales en tant que corporations de droit public».

Pour comprendre ce qui se passe, on peut relire Dürrenmatt et sa Mise en œuvre, au chapitre de l’Eclipse de lune. Il y parle la Deuxième guerre mondiale, du refoulement des réfugiés à la frontière, du timbre J dans les passeports, du mouvement frontiste. Des frontistes, qu’il tient à distinguer du national-socialisme, il dit qu’ils rêvaient «d’imposer le grotesque anachronisme d’une Suisse helvétique».

La «Suisse helvétique», nous en sommes toujours là. On a simplement interchangé juifs et musulmans. Il y a toujours un tiers de la population à croire à la possibilité d’une île, à une Suisse organiquement homogène. Or, l’étude publiée cette semaine, «Suisse- Société multiculturelle», montre au contraire un pays d’une large diversité.

Selon cette enquête menée auprès de 40 000 conscrits et 1500 jeunes femmes, un tiers aurait un ou deux parents d’origine étrangère; un tiers se sent aussi bien suisse qu’européen ou étranger. Plus d’un jeune Suisse sur deux avoue une appartenance ou une proximité avec plusieurs cultures. On voit surtout une société très tolérante envers toutes les religions et leurs signes extérieurs, pour autant que les valeurs fondamentales (égalité des sexes, liberté d’expression, démocratie) soient respectées.

Pourtant, le comité d’Egerkingen le sait bien, il vole vers une nouvelle victoire. Car au moment du vote on ne dompte pas l’écureuil tapis au fond de l’estomac.