Égalité

«L’éducation genrée impacte également les pratiques numériques»

Selon plusieurs études, les pratiques numériques des adolescents diffèrent en fonction du genre. Rien de surprenant pour la sociologue Claire Balleys, qui étudie la socialisation des adolescents en ligne, comme hors ligne. Interview

«Les jeunes femmes utilisent un peu plus souvent les réseaux sociaux que les jeunes hommes, tandis que ces derniers jouent davantage à des jeux en ligne et consultent plus souvent des sites d’information.» Une étude de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse sur la connexion permanente des jeunes de 16 à 26 ans en Suisse arrive à cette conclusion. Autrement dit, les pratiques genrées existent également dans l’espace numérique.

Ce constat ne surprend en rien la sociologue Claire Balleys, spécialiste de la socialisation adolescente et des pratiques numériques. Pour cette professeure de la Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale, il est important de ne pas différencier le monde numérique du monde réel et d’agir sur la socialisation genrée de manière globale.

Le Temps: Pourquoi les pratiques numériques diffèrent-elles en fonction du genre?

Claire Balleys: Les pratiques numériques reflètent la socialisation genrée en cours dans notre société. Elles vont être liées, par exemple, au modèle parental. Lors de mes enquêtes en Suisse romande, j’ai pu remarquer que les pères et les mères utilisent leur smartphone de manière différente et qu’ils régulent différemment l’usage qu’en font leurs enfants. Les mères surtout portent la charge mentale liée à la connexion des enfants, elles vont s’inquiéter du temps d’écran ou des contenus. Les pères, souvent plus connectés que les mères, ont un mode de contrôle plus autoritaire, s’emparant à l’improviste du téléphone pour en consulter les contenus.

Comment cela se reflète-t-il du côté des enfants?

Depuis tout petits, ils reçoivent une éducation différente en fonction de leur genre, ce qui se reflète dans leurs pratiques de connexion, par les applications proposées sur le téléphone ou les tablettes, de manière semblable aux offres ludiques ou vestimentaires qui s’adressent différemment aux filles et aux garçons. Un père jouera plus souvent aux jeux vidéo avec son fils parce qu’il y a lui-même été habitué étant enfant. Il y a une question de transmission genrée.

Est-ce que ces différences créent des inégalités?

Un garçon, plus facilement orienté vers des jeux de stratégie ou permettant d’augmenter des fonctions cognitives, acquerra des compétences plus utiles pour son avenir professionnel qu’une fille lorsqu’elle joue à un jeu dans lequel il faut coiffer sa poupée. C’est en cela que réside l’inégalité: on proposera aux garçons de se projeter par le jeu dans un avenir d’astronaute, aux filles d’entrer dans un univers ludique lié aux soins, à l’attention pour les autres. L’objectif devrait être que les enfants aient le plus grand choix possible, sans être limités à certains rôles sociaux.

Vous avez d’autres exemples de pratiques numériques différenciées?

J’ai étudié des vidéos de youtubeurs et youtubeuses âgés de 13 à 18 ans qui parlaient de leur intimité. Lors de cette enquête, j’ai pu constater que les contenus étaient très différenciés en fonction du genre. Les garçons parlaient de sexualité, de puberté, de leur corps. Les filles de cet âge-là ont un devoir de pudeur et ne pourraient pas parler comme eux sans être mal vues. Elles doivent contrôler l’expression de leur corps, ce qui entraîne une volonté d’hyper-contrôle chez elles. Elles parlent par exemple de leur routine quotidienne, de leur tenue, font des listes très précises des qualités du petit copain de rêve.

Comment faut-il encadrer les adolescents pour éviter ces différences de socialisation?

Cela peut passer par la maison ou par l’école. Pour changer les choses, les parents doivent être conscients de l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants et de ce qu’eux-mêmes présentent comme modèles masculin ou féminin, dans la répartition des tâches au sein du couple notamment.

Et au niveau des pratiques numériques?

Il serait stérile de parler uniquement des pratiques numériques, comme si elles étaient déconnectées de notre réalité. Aujourd’hui, le monde numérique est intégré dans notre vie, il y a une continuité entre ce qui se passe sur internet et la vie de tous les jours, et le message doit en tenir compte s’il veut être cohérent. Le respect, de soi et des autres, c’est partout, en tout temps et pour tout le monde.

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