Il a secoué son crâne rasé durant tout le discours de Doris Leuthard. Il a rajusté son blouson de cuir et a confié en sortant de la salle qu'elle ne l'avait «vraiment pas convaincu» de dire oui au milliard. Il, c'est sans doute le seul spectateur qui est reparti déçu de la rencontre avec la ministre de l'Economie jeudi soir à Bulle (FR). La conseillère fédérale était venue y présenter les enjeux de la votation du 26 novembre sur la coopération avec l'Est. Brillante et enthousiasmante, Doris Leuthard a séduit son public. Elle a répondu aux doutes de l'assemblée et a calmé ses craintes.

Complémentarité

Micheline Calmy-Rey parle de solidarité, Doris Leuthard argumente, elle, en termes de stabilité. La cheffe des Affaires étrangères défend la nécessité d'aider les nouveaux Etats membres de l'UE, sa collègue de l'Economie chiffre les retours sur investissement. Micheline Calmy-Rey et Doris Leuthard, le duo gagnant pour porter le milliard. Toutes deux courent les débats et les manifestations pour expliquer sur le terrain de quoi il en retourne. Complémentaires dans leurs argumentaires, les deux femmes se mobilisent et défendent leur dossier devant des assemblées qui, même si elles sont rarement hostiles, sont avides de réponses et de détails.

Recherche et électricité

Jeudi soir, Doris Leuthard a rassuré. Elle a parlé simplement. Avec ses mots à elle. Avec sa touche personnelle. «En Suisse alémanique, les gens sont plus préoccupés par la question du financement du milliard. En Suisse romande, on s'inquiète beaucoup de la pauvreté en Suisse et on l'oppose à cette aide à l'Est», raconte l'Argovienne à la fin de sa prestation. A Bulle, pas d'allusion au désœuvrement en Suisse. Mais plusieurs personnes ont pris la parole pour savoir quelles seraient les conséquences d'un non le 26 novembre. Pragmatique et énergique, Doris Leuthard n'a pas joué les alarmistes, mais elle a mis en garde. «Bruxelles acceptera le choix des Suisses. Mais nous aimerions encore conclure des accords avec l'UE, par exemple dans les domaines de la recherche et du marché de l'électricité. Je ne voudrais pas que ces négociations soient gelées à cause d'un non», a-t-elle répondu.

Spontanée, pleine d'humour et de simplicité, Doris Leuthard a interagi avec l'assemblée. Elle l'a fait rire en lançant des piques à l'UDC. Elle l'a fait réagir aussi. Son français est encore imparfait, mais la passion du débat et le marathon médiatique de ces dernières semaines lui ont donné de la fluidité et de la verve dans cette langue qui n'est pas la sienne.

«Nos deux conseillères fédérales ont mené une campagne très active. Micheline Calmy-Rey en fait toutefois une affaire trop personnelle, et Doris Leuthard se démène pour faire oublier que c'est elle qui a envenimé le projet de financement avec sa motion qui demandait qu'on ne touche pas à l'aide au développement pour compenser le milliard», chuchote le conseiller national UDC Jean-François Rime (FR), assis au premier rang. Le reste du public était quant à lui tout ouïe pour achever de se faire une opinion.

Des projets, des entreprises

«Que fera-t-on exactement de cet argent?» ont demandé plusieurs personnes. Là encore, Doris Leuthard a finement mis des actes sur les mots. «Nous ne signons pas un chèque pour Bruxelles. Nous investirons directement dans des projets concrets dans les pays concernés», a-t-elle expliqué. Quand c'est la ministre de l'Economie qui en parle, la coopération en matière d'eau potable fait place à des noms plus ou moins connus d'entreprises suisses qui œuvrent déjà à l'étranger dans le cadre de l'aide au développement traditionnel.

Autre souci: est-ce que la Suisse va devoir payer pour tous les autres pays qui entreront à l'avenir dans l'Europe? La ministre de l'Economie a avoué que l'UE allait «peut-être» faire une demande à la Suisse pour une contribution pour la Bulgarie et la Roumanie. «Le parlement aura alors le dernier mot», a-t-elle assuré. Doris Leuthard a continué en faisant remarquer que d'autres pays allaient encore rejoindre l'union, «sûrement la Croatie», mais pas de sitôt et donc pas dans le cadre de la loi qui sera soumise au vote le 26 novembre.

«Elle était excellente», «elle ne se débrouille pas si mal en français», «on voit qu'elle aime le débat, car elle était bien meilleure et bien plus spontanée lors de la discussion que lors de sa présentation», entendait-on dans la file qui se formait à la sortie de la salle. Et puis ce vieux monsieur qui s'est levé à la fin de la manifestation pour remercier Doris Leuthard d'être «si réaliste et si crédible. Grâce à vous et à Micheline Calmy-Rey, nous faisons confiance au Conseil fédéral sur ce dossier.» L'effet femme sûrement. Le style Doris Leuthard en tout cas.