Une touche de rouge sur fond noir. Les couleurs d'apparat de Nelly Wenger reflètent son caractère: un solide pragmatisme, parsemé de quelques moments d'humour et d'excentricité. Dans l'aventure mouvementée de l'Expo nationale, son management efficace a été providentiel pour reprendre provisoirement la barre au départ de Jacqueline Fendt il y a six mois. Le comité directeur de l'Expo doit maintenant nommer définitivement un directeur général. L'ancienne cheffe du Service vaudois de l'aménagement du territoire, engagée comme directrice technique il y a tout juste un an, a naturellement déposé sa candidature: «J'aimerais finir le travail», dit-elle avec ce langage d'entrepreneuse qui la caractérise. Mais ses capacités d'ingénieur seront-elles suffisantes à la réussite de l'Expo?

Dans les faits, Nelly Wenger a mené une campagne efficace: elle a mis le doigt dès son arrivée, au début de l'an dernier, sur les fantaisies du budget. Après avoir renversé avec ses collègues et sans trop de remords la directrice qui l'avait choisie, elle s'est attelée avec une redoutable énergie à faire maigrir le projet des Trois-Lacs. La tâche fut énorme et Nelly Wenger semble avoir sacrifié jusqu'à sa vie de famille pour y parvenir.

L'opération de sauvetage réussie, avec en prime les félicitations du Conseil fédéral et l'appui de Nicolas Hayek, on ne voit pas ce qui éloignerait Nelly Wenger du pouvoir. Les quelques candidatures spontanées déposées sur le bureau du comité directeur sont peu sérieuses. Mais sa nomination n'est pas gagnée. Mercredi prochain, le directoire de l'Expo se réunira pour prendre une décision de principe: «Faut-il miser sur les capacités existantes ou doit-on chercher une nouvelle personnalité possédant une expérience dans l'organisation de grandes expositions?» s'interroge le président Franz Steinegger. Il n'aura peut-être pas le choix: les grands scénographes suisses ne sont pas nombreux, ils ont tous déjà été sollicités par l'Expo un jour ou l'autre, et ils sont difficilement disponibles dans les délais qu'exige la manifestation. Franz Steinegger admet qu'il serait politiquement difficile de faire venir une pointure étrangère. Enfin, en engageant une personne extérieure, le comité directeur prend le risque de perdre Nelly Wenger, même si elle ne profère aucune menace. L'ingénieur qui rêve de grande destinée est sur le point de toucher au but.

La plupart des collaborateurs de l'Expo soutiennent la candidature Wenger parce qu'elle leur promet la stabilité dans une ambiance redevenue sereine. Ils se sont habitués à son style de direction parfois abrupt, plus propice à l'aventure éphémère de l'Expo qu'aux services de l'administration vaudoise: «On voit qu'elle ne vient pas du milieu politique, dit Daniel Rossellat, responsable des événements à l'Expo. Elle ne fait pas le tour du lac pour parvenir à son objectif. Cette impatience a ses travers: elle n'a pas un sens de l'écoute très aigu.»

«Elle bouscule les gens, admet Gilles Gardet, actuellement chef du Service de l'aménagement genevois, qui fut l'adjoint de Nelly Wenger à l'Etat de Vaud. Mais elle a une capacité énorme à rebondir. Elle parvient à se passionner pour les projets qu'elle mène, sans être possessive. Ce léger détachement lui permet de ne pas être sur la défensive quand on la remet en question. C'est ainsi qu'elle stimule ses collaborateurs.» Elle zappe d'un problème à l'autre, on la soupçonne d'être superficielle: «Ce n'est pas une spécialiste, elle n'est pas piégée par une discipline. Sa capacité, c'est de savoir faire travailler les autres», ajoute Gilles Gardet.

La complicité apparemment sans nuage avec le directeur artistique Martin Heller comble les lacunes de Nelly Wenger. L'un ne va pas sans l'autre, même si le duo n'a pas cru bon de présenter une candidature double: «Elle a besoin de lui, notamment pour expliquer le contenu de l'Expo», remarque Ola Söderström, le responsable du projet d'exposition Hors Sol? prévu à Morat. «Il n'y a pas de conflit d'intérêts entre eux. Elle a un côté chaud et impulsif, lui est plus réfléchi, plus en retrait. Une vraie complémentarité.»

Handicap

Martin Heller accepte aussi d'être son traducteur, voire son relais avec la culture alémanique qu'elle ne connaît pas. Ce handicap, plus symbolique que réel, continue à desservir Nelly Wenger. Née au Maroc il y a quarante-cinq ans, de famille juive française, Suisse par son mariage dans les années 70, elle parle anglais, hébreu et arabe, mais pas l'allemand. Ses cours, commencés six mois avant son engagement à l'Expo, ont été interrompus trop tôt par sa nouvelle tâche. Ce qui la distingue des Romands, c'est qu'elle ne se sent pas coupable de ne pas savoir la langue dominante du pays: «Cela me pose beaucoup moins de problème que je ne le craignais. Avec Martin Heller, nous représentons les deux sensibilités du pays. Nous donnons une image réelle de la Suisse. Cela renforce l'esprit d'équipe qui a pu pâtir en d'autres temps. C'est au fond une très bonne chose que je ne sache pas l'allemand», disait-elle en décembre dernier. Mais Franz Steinegger la renvoie sur les bancs d'école: «Si elle devient directrice générale, Nelly Wenger devra apprendre l'allemand.»