La succession est d’actualité à la tête de la Ligue des Tessinois, depuis qu’Attilio Bignasca a annoncé, fin mai, sa prochaine démission. Celle ou celui qui remplacera le coordinatore reprendra les rênes d’un parti en grande forme, mais devra gérer les courants antagonistes qui le traversent.

Pendant plus de vingt ans, la question de l’après ne s’est jamais posée à la Lega. Cofondateur en 1991 du parti qui allait infliger un puissant électrochoc à la politique cantonale, Giuliano Bignasca s’était déclaré président «à vie». Il a tenu ce rôle avec éclat jusqu’à son décès à l’âge de 67 ans, en 2013.

Après l’enterrement, qui avait réuni 5000 personnes, son frère Attilio a pris la relève comme coordinateur, un terme propre à ce parti, qui regroupe les fonctions de chef et de porte-parole. Mais à 73 ans, après une longue carrière politique dans l’ombre de son flamboyant cadet, l’entrepreneur luganais souhaite se retirer d’ici à novembre.

Les premiers papables à la succession se trouvent dans la famille. On cite en premier lieu la discrète Antonella, la fille d’Attilio. C’est elle, dit-on, qui tire les ficelles dans l’ombre depuis quelques années et gère les relations avec l’UDC suisse. Sans fonction élective, elle jouit de l’estime des pontes du parti, mais fuit les médias. Autre possible relève Bignasca: Boris, fils de Giuliano, 30 ans et député cantonal. Il suscite plus de méfiance: «Il sait être imprévisible et incontrôlable, comme son père», selon une source léguiste, qui ajoute qu’une condamnation pour diffamation, il y a deux ans, ne joue pas en sa faveur.

«Du temps de Giuliano, une seule personne prenait toutes les décisions, relève le politologue Nenad Stojanovic, ancien député socialiste au Grand Conseil. Depuis qu’elle est orpheline de son leader charismatique, la Lega est gérée collectivement par le coordinateur et une poignée de personnes, que l’on surnomme «I Colonnelli». Le parti ne possède aucun organe officiel assurant une démocratie interne.»

«Plus qu’un nom, un état d’esprit»

Dans la presse tessinoise, le conseiller d’Etat Norman Gobbi – un des «Colonels», et candidat malheureux de l’UDC au Conseil fédéral en 2015 – a toutefois promis que le choix de la succession serait un «processus ouvert et démocratique auquel participeront tous les élus léguistes». Pour la première fois, le pouvoir pourrait échapper au clan Bignasca. Attilio lui-même l’a dit à la Radio3i: «La Lega, ce n’est pas un nom, c’est avant tout un état d’esprit.»

Trouver la bonne personne ne prendra pas des mois, assure Lorenzo Quadri, 42 ans, conseiller national et municipal léguiste de Lugano. Pour celui que Giuliano Bignasca considérait comme son «fils politique», lui-même trop chargé pour reprendre la barre, l’appartenance ou non à la famille n’est pas la question principale: «Si être un Bignasca n’est pas impératif, cela peut être une valeur ajoutée. Pour de nombreux militants, le nom compte. Le grand défi pour qui reprendra le témoin sera de concilier les exigences institutionnelles de la Lega et son identité de base.»

Rebelles et institutionnels

En 26 ans d’histoire, le profil de la formation a changé. L’aile «rebelle», europhobe, anti-Etat et anti-taxes, hostile aux frontaliers, immigrants et écologistes, incarnée par les Bignasca et les supporters de la première heure, est toujours bien présente. Mais l’aile institutionnelle s’est consolidée, rendant la Lega «digeste» pour un électorat plus large.

Les deux «âmes» du parti se livrent à des altercations. La dernière en date remonte à la votation du 21 mai sur la taxe au sac-poubelle, pas encore adoptée au Tessin. Entérinée par la Lega parlementaire, vilipendée par les léguistes purs et durs, la taxe a été acceptée au final par 58% des votants. C’est à la suite de cette défaite, dans une certaine animosité, qu’Attilio Bignasca a déclaré qu’il jetait l’éponge.

Un parti en grande forme

Faut-il parler, comme certains commentateurs, de fracture croissante entre les deux camps? «Il y a bien eu de réels différends entre les deux fractions, mais il s’agit d’une cohabitation stratégique, estime Nenad Stojanovic. Le parti sait très bien jouer sur les deux tableaux.» Le politologue tessinois ajoute que si l’aile contestataire est devenue minoritaire au parlement, elle est en revanche plus représentative de la base.

Quoi qu’il en soit, c’est un parti qui se porte à ravir qu’Attilio Bignasca laisse en héritage. Depuis 2015, la Lega compte deux conseillers d’Etat, 22 députés au Grand Conseil, talonnant à deux sièges près le PLR, premier parti du canton. Il a aussi deux conseillers nationaux et occupe trois des sièges à l’exécutif de Lugano, capitale financière du canton.