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Johann Hari: «Lorsqu’on interdit la drogue, elle ne disparaît pas, elle passe en mains de groupes armés criminels.»
© Joe Raedle

Addiction

«Légaliser les drogues, c’est restaurer l’ordre dans le chaos»

Le journaliste britannique Johann Hari a enquêté durant trois ans sur la guerre à la drogue. Il en a tiré un livre, qui paraît en français

Johann Hari, 37 ans, a parcouru 50 000 kilomètres et 15 pays différents pour remonter aux origines de la guerre à la drogue. Il s’est entretenu avec un dealer de cocaïne de Brooklyn, un membre repenti des cartels de la drogue mexicain, des scientifiques, des policiers, des politiciens. Son enquête, menée durant trois ans, l’a aussi conduit à Genève. Le journaliste britannique aux origines suisses, qui collabore au Los Angeles Times, au New York Times et au Monde diplomatique, raconte ce périple dans une livre passionnant, dont la traduction en français vient de paraître*.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a le plus frappé au cours de votre enquête?

Johann Hari: Les drogues, la guerre aux drogues ne sont pas ce que nous pensons. J’ai découvert, surtout, notre profonde méconnaissance du mécanisme de l’addiction. Prenons l’héroïne: nous pensons que c’est le produit qui cause la dépendance. La chimie joue un rôle important, mais ce n’est pas elle qui rend toxicomane. Si la dépendance était causée par la molécule, tous les patients traités dans les hôpitaux aux antidouleurs dérivés d’opioïdes, comme la diamorphine, devraient devenir accros. Or ce n’est pas le cas.

- Si ce n’est pas la drogue, alors quel est le principal moteur de la dépendance?

- Le cœur de l’addiction est la douleur. Si vous placez un rat seul dans une cage, et que vous lui donnez le choix entre de l’eau, ou de l’eau à laquelle on ajoute de la drogue, le rat va presque toujours choisir la seconde solution. Cette expérience a façonné notre conception de la drogue. C’est un professeur de Vancouver, Bruce Alexander, qui m’a permis de voir l’addiction sous un nouveau jour. Lorsqu’il place un rat dans une cage avec d’autres rats, des jeux, de la nourriture, l’animal se détourne de l’eau à la drogue. J’ai compris quelque chose de fondamental: l’opposition à l’addiction n’est pas la sobriété, c’est la connexion.

- Il y a pourtant des personnes très entourées, connectées, qui prennent des drogues…

- La connexion ne dépend pas du nombre de personnes autour de soi, mais du but et du sens de sa vie. Il faut distinguer l’utilisation de la drogue et l’addiction. Dans 90% des cas, les personnes qui prennent des stupéfiants n’ont pas de problèmes. Seuls 10% des consommateurs rencontrent un problème de santé ou deviennent dépendants. C’est l’office de contrôle des drogues de l’ONU qui le dit, soit le principal organe de lutte contre les stupéfiants dans le monde.

- En quoi ce constat a-t-il changé votre perspective sur les politiques en matière de stupéfiants?

- Je me suis rendu en Arizona, aux Etats-Unis, dans une prison qui puni les toxicomanes de manière extrêmement violente. Pourtant, si la douleur est un moteur de l’addiction, on comprend qu’infliger davantage de douleur ne fait qu’aggraver la situation. Au Vietnam, on enferme les drogués dans des goulags. On constate que 99% d’entre eux, lorsqu’ils sortent, courent s’injecter de la drogue. A l’inverse, j’ai vu, en Suisse ou au Portugal, qu’il est possible de traiter le problème de manière totalement différente, avec des résultats épatants.

- Qu’avez-vous découvert en Suisse?

- Les Suisses devraient être fiers! Grâce à leur pragmatisme ils ont été capables de mettre en place des programmes de prescription d’héroïne. J’ai passé du temps dans des cliniques, avec des psychologues chargés de ces programmes. Ils ne peuvent que constater le résultat: la criminalité et la prévalence du HIV ont baissé. Ce système inspire désormais le reste du monde.

- La drogue n’a pas pour autant disparu des rues… en quoi le système suisse diffère-t-il du reste du monde?

- Lorsqu’on interdit la drogue, elle ne disparaît pas, elle passe en mains de groupes armés criminels. La guerre menée entre ces gangs pour le contrôle du marché génère une violence inouïe. Cette violence cesse lorsqu’on met fin à l’interdiction. Qui plus est, lorsqu’ils intègrent un programme de prescription d’héroïne, les toxicomanes peuvent retrouver une vie normale, un travail, ils n’ont plus besoin de voler pour se procurer de la drogue. Ce qui m’a frappé, en Suisse, c’est que la plupart des drogués insérés dans ces programmes finissent par arrêter. Ils n’ont plus besoin de drogue, parce que leur vie s’améliore. C’est ce que la Suisse a montré: légaliser la drogue, c’est restaurer l’ordre dans le chaos.

- Pensez-vous pour autant que légaliser toutes les drogues soit la solution?

- Légaliser ne veut pas dire rendre toutes les substances disponibles sans limite. Imaginez que vous souhaitiez acheter un chien, un singe et un lion. Vous n’aurez sans doute aucune difficulté à trouver un chien. En revanche, je suppose qu’il vous faudra une autorisation spéciale pour importer un singe. Et vous ne pourrez pas du jour au lendemain mettre un lion dans votre jardin. Pour les drogues, c’est la même chose.

- Ce débat, légalisation contre prohibition, n’est pas nouveau. Pourquoi donc la plupart des pays continuent à interdire les stupéfiants?

- Je pense que l’approche prohibitionniste de la drogue est en train de s’effondrer, car le système d’interdiction international des drogues se disloque. La prohibition est appliquée depuis 100 ans et on ne voit pas de résultat. S’il y avait un seul pays ou cela devait fonctionner, alors ce serait aux Etats-Unis. Le gouvernement américain a dépensé des milliards dans la répression. Mais à la fin, il n’est même pas capable d’empêcher la drogue de circuler dans ses prisons.

- On comprend l’urgence sanitaire à reprendre le contrôle sur l’héroïne. Mais pourquoi faudrait-il rendre légal une drogue comme le cannabis, qui ne pose pas un tel problème de santé publique?

- Je ne fume pas de cannabis, je n’aime pas cela. Mais je ne veux pas que cette drogue soit contrôlée par des gangs criminels armés. J’aimerais qu’elle soit contrôlée par des entreprises légales et taxée, pour que les revenus qu’elle génère soient utilisés pour des choses utiles.

Un policier de New Jersey m’a raconté une histoire qui lui a fait changer de perspective sur la guerre à la drogue. Il surveillait un jour un dealer de loin, en civil, lorsqu’un gamin est venu lui demander d’acheter de l’alcool pour lui au magasin du coin. Il lui dit non. Et que fait le garçon? Il va vers le dealer et lui achète de la drogue à la place. Tout le monde est d’accord de dire qu’il faut que les adolescents soient protégés du cannabis. La légalisation pose une barrière entre les enfants et la drogue qui n’existe pas actuellement, parce que les dealers ne se préoccupent pas de vendre à quelqu’un de plus ou moins de 18 ans. Si on voulait protéger les jeunes, ôter la drogue des mains des groupes criminels devrait être une priorité.

- Quelle est votre expérience avec les drogues?

- J’ai consommé par le passé du Provigil, une substance prescrite contre la narcolepsie, qui permet de rester éveillé pendant des heures. Mais je n’en prends plus depuis des années. C’est important de le souligner: ceux qui soutiennent la légalisation des stupéfiants ne sont pas tous des hippies qui veulent prendre des drogues. De la même manière: je ne bois pas d’alcool, je n’aime pas cela, mais je suis contre l’interdiction de l’alcool. La question est: qui doit contrôler le marché.


*Johann Hari, «La brimade des stups», éditions Slatkine&Cie, 2016 (titre original: «Chasing the scream»)

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