L’incompréhension est grande. Les réactions courroucées. Depuis les nouvelles annonces de restrictions dans certains cantons, liées à la deuxième vague de la pandémie de Covid-19, nombreuses sont les personnes à ne pas comprendre qu’on les empêche de vivre pleinement leur foi, en limitant l’accès aux cultes, alors que c’est dans cette période difficile qu’elles en auraient le plus besoin. La révolte est d’autant plus forte que la situation se répète, quelques mois seulement après la suspension des offices, durant la première vague.

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Fin mai, à la sortie de la première messe célébrée en la cathédrale de Sion depuis des mois, les sentiments de Marianne, qui avait assisté à la célébration, résumaient ces ressentis. Pour elle, le «besoin» de pratiquer sa foi était fort: «J’ai vécu cette messe comme une première communion. Pour nous, pratiquants, l’attente a été longue. C’était révoltant, ignoble de nous supprimer les offices.» Cet automne, en Valais, c’est au travers d’une pétition que les fidèles font entendre leurs voix, dans le but de voir le Conseil d’Etat revenir sur sa décision de limiter les réunions publiques, et de facto les messes, à dix personnes.

Il y a eu une prise de conscience de la spiritualité, mais aussi de la fragilité humaine

Pierre-Yves Maillard, vicaire général du diocèse de Sion

«La foi peut se présenter comme une solution»

Dans les périodes de crise, comme celle que nous traversons depuis le début de l’année, il existe un certain réflexe de retour vers l’Eglise. «Lorsque l’on a des soucis, que l’on fait face à des problèmes ou à la maladie, la foi peut se présenter comme une solution. Tout rituel religieux est une manière de se mettre en contact avec une force transcendante et, d’une certaine manière, de traiter des problèmes que l’on peut rencontrer», reconnaît Jörg Stolz, professeur de sociologie des religions à l’Université de Lausanne. Et cela s’est ressenti en Suisse romande, notamment durant le semi-confinement de ce printemps.

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Depuis l’Evêché qui fait face à la cathédrale de Sion, Pierre-Yves Maillard, le vicaire général du diocèse valaisan, a remarqué une augmentation de la fréquentation de l’édifice religieux, utilisé par des gens venus y faire leurs prières. «On a pu constater une redécouverte de la foi et de la prière durant ces mois difficiles. Il y a eu une prise de conscience de la spiritualité, mais aussi de la fragilité humaine», souligne-t-il.

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Audiences importantes en ligne

Les différentes options proposées en ligne ou à la télévision par les Eglises romandes, qu’elles soient catholiques ou réformées, ont rencontré un énorme succès. Les aumôniers dans les gymnases et écoles professionnelles vaudois ou à l’Ecole hôtelière de Lausanne ont ressenti une hausse des demandes, de la part de personnes qui avaient besoin de retrouver du lien et de partager leurs angoisses.

La fraternité traditionaliste Saint-Pie X, basée à Ecône en Valais, a également constaté un regain d’intérêt durant la pandémie. «Cette crise sanitaire nous oblige à nous poser quelques questions sur le sens de la vie, sur ce qu’il y a après la mort ou encore sur le rôle de Dieu dans le monde. Elle fait réfléchir sur des questions de fond et oblige les êtres humains à chercher des réponses et à les trouver», nous expliquait l’abbé Bernard de Lacoste, le directeur du séminaire d’Ecône, en septembre dernier, en marge de la translation de la dépouille de Monseigneur Marcel Lefebvre, le fondateur de la fraternité. Une cérémonie qui a attiré près d’un millier de personnes venues de toute la Suisse, de France, d’Italie ou encore de Belgique.

Des appels à la charité de l’Eglise

Les sollicitations que l’Eglise a reçues durant ces mois de pandémie ne sont pas uniquement liées à la foi. Les appels à sa charité ont également été nombreux. En Valais, la Fondation Pape François, dont le but est de venir en aide concrètement aux personnes dans le besoin, a reçu, durant le semi-confinement, deux fois plus de demandes qu’à l’accoutumée. A Genève, le Frère Jean-Marie Crespin estime à une vingtaine le nombre de personnes qui se sont tournées, pour la première fois, vers sa paroisse Saint-François-de-Sales. «Plusieurs d’entre elles, qui avaient perdu leur travail nous ont demandé de l’aide», détaille-t-il. La paroisse a donc mis sur pied des ateliers d’aide à la recherche d’emploi, qui devraient débuter dans les jours qui viennent.

Si les pensées spirituelles, au travers de questions concernant le sens de la vie, sont plus nombreuses en période de crise, une fois celle-ci passée, un retour «à la normale» est constaté

Pour le Frère Jean-Marie Crespin, «la priorité, c’est l’autre». «Mon souci n’est pas de savoir si les personnes qui vont suivre ces ateliers vont se rapprocher de notre paroisse. Mon objectif n’est pas d’étendre mon cercle de paroissiens, mais de me mettre au service des autres. C’est la croissance des gens qui m’intéresse, pas de les faire entrer dans l’Eglise», appuie-t-il, relevant toutefois être «évidemment heureux quand ces personnes sont touchées par la foi et l’intègrent pour construire leur existence».

Un terreau nécessaire au réflexe de religiosité

Tout un chacun ne se tournera toutefois pas vers l’Eglise en temps de crise. Un terreau est nécessaire à ce réflexe. «Ce serait une erreur de penser que toute personne qui a un problème se tourne vers la religion, appuie Jörg Stolz. La religiosité est une manière de traiter les problèmes humains pour les personnes qui ont appris ce langage, la plupart du temps durant leur enfance, et ce, même si elles ont délaissé l’Eglise depuis plusieurs mois ou plusieurs années. Par contre, les personnes qui n’ont pas appris ce langage ne vont pas devenir plus religieuses en raison, par exemple, d’une pandémie.»

Les effets indirects de la pandémie sur l’Eglise dépendent donc de l’éducation ou non à la religion. Mais ils ne doivent pas cacher la réalité que vit l’Eglise et qui se matérialise par des lieux de culte toujours plus déserts au fil des années. Alors ce regain de foi résistera-t-il à la fin tant espérée de cette période de crise? S’il espère que les pratiques religieuses vont perdurer sur la longueur, Pierre-Yves Maillard sait que «la mémoire de l’homme peut être courte et que son cœur ne change pas si vite que cela».

«Ces effets sur la spiritualité des gens ne durent jamais»

Les recherches qui traitent de cette thématique lui donnent raison. S’il n’en existe encore aucune sur la pandémie actuelle, des études ont été réalisées sur ce sujet après d’autres catastrophes comme des tremblements de terre, indique Jörg Stolz. «Elles démontrent que ces effets sur la spiritualité des gens ne durent jamais. Si les pensées spirituelles, au travers de questions concernant le sens de la vie, sont plus nombreuses en période de crise, une fois celle-ci passée, un retour «à la normale» est constaté», détaille le sociologue.

Mais, la durée anormalement longue de la crise que nous traversons pourrait-elle modifier cette réalité? «Il ne s’agit que de spéculations, mais admettons que l’on vive une crise d’une dizaine d’années, que notre système social défaille, que notre Etat providence ne fonctionne plus, au point que le rôle des Eglises devienne tellement important qu’elles le remplacent. A ce moment-là, on pourrait avoir un effet à long terme, mais cela changerait toute la structure sociale et la société de manière générale, en profondeur.»

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