Genève

Des légumes à 27 francs de l’heure

Une petite coopérative agricole plaide pour le salaire minimum, contre le discours des instances de la profession. Visite aux «anti-défaitistes» de la plaine de l’Aire

Des légumes à 27 francs de l’heure

Genève Une petite coopérative agricole plaide pour le salaire minimum

Visite aux «anti-défaitistes» de la plaine de l’Aire

Deux petits hectares et demi dans la plaine de l’Aire, quelque part entre l’autoroute et la zone industrielle de Plan-les-Ouates. Un désordre des plus alternatifs règne sur tout le domaine et les bâches qui recouvrent les tunnels maraîchers sont en fin de vie. Comme tous les mercredis, on assortit dans la bonne humeur les cornets de légumes de saison qui seront distribués en ville dans les heures qui suivent.

«Notre modèle est perfectible et il a ses limites, pose Julien Nicolet, membre fondateur du Jardin des Charrotons, dont il assure bénévolement les tâches administratives. Nous ne prétendons pas que tout le monde doit faire comme nous.»

Tout de même. La petite coopérative maraîchère genevoise participe à sa manière à la campagne pour le salaire minimum. Alors que toutes les instances agricoles du pays dénoncent la catastrophe qu’entraînerait une acceptation de l’initiative syndicale – Fruit-Union avertissait mercredi encore qu’une hausse des prix serait «insupportable pour la production de fruits et légumes», le petit groupe de Confignon veut faire entendre une autre voix.

«Les salaires indécents ne sont pas une fatalité, même dans l’agriculture», pouvait-on lire dans la prise de position de la coopérative. «Dire le contraire entérine un état de fait scandaleux et traduit un défaitisme grave, souligne Julien Nicolet qui enseigne la géographie au cycle d’orientation quand il n’est pas aux champs. Tout en versant des salaires conformes aux exigences de l’initiative, nous fonctionnons sans aide publique depuis sept ans», se flatte-t-il.

Le Jardin des Charrotons est né en 2006 pour absorber la liste d’attente des Jardins de Cocagne, le modèle historique fondé aux lendemains de mai 68. A son tour, le nouveau venu a été rapidement submergé de demandes. Après âpre discussion à l’interne, il a été décidé de ne plus grandir au-delà des 140 coopérateurs actuels. Une dizaine de petites structures d’agriculture contractuelle de proximité fonctionnent aujourd’hui sur Genève.

Pour 1440 francs par an (et l’engagement de consacrer quatre demi-journées par année au désherbage ou autres travaux des champs) les membres reçoivent chaque semaine un sac type de légumes couvrant les besoins d’une famille de trois personnes. Ils acceptent de prendre en charge une part du risque économique. «J’ai été très étonné par la diversité du public, note Julien Nicolet. Il y a parmi nous des militants anarchistes, mais aussi un banquier et beaucoup de familles.»

La coopérative tourne sur un budget de 200 000 francs. Elle occupe quatre personnes, dont trois jardiniers professionnels munis au moins d’un CFC, qui cultivent et récoltent au quotidien, en autogestion.

Le salaire est calculé sur une base théorique de 4750 francs par mois, ce qui fait 27 francs de l’heure pour une semaine de 40 heures. Mais les maraîchers des Charrotons travaillent à temps très partiel, leur effectif totalisant 1,8 équivalent temps plein (ETP). On est loin des 50 heures hebdomadaires en vigueur dans les grandes entreprises maraîchères où elles sont payées 16 francs dans le meilleur des cas pour les ouvriers non qualifiés.

«Notre action citoyenne veut faire réfléchir à la valeur de l’alimentation, assure Julien Nicolet, alors qu’on n’a jamais aussi peu dépensé pour ce poste dans le budget des ménages. Nous militons pour une agriculture écologique et sociale, pour le maintien des surfaces agricoles. Il y a des outils politiques à utiliser pour obtenir le juste prix et court-circuiter ceux qui prennent les marges.»

Il y a trois ans, la coopérative s’est battue en vain contre le déclassement des bonnes terres arables de l’Aire. Le développement des Cherpines se fera, les maraîchers savent qu’ils devront partir en 2016 ou 2017. Julien Nicolet est à la recherche d’un nouveau terrain. Il était l’autre jour chez Luc Barthassat, le conseiller d’Etat. «Certains de nos employés sont proches des squatters, nous passons parfois pour des hurluberlus, mais je crois qu’il est ouvert à notre démarche.»

«Il y a parmi nous des militants anarchistes, mais aussi un banquier et beaucoup de familles»

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