« Je suis née à Travnik en 1985, de mère et de père musulmans athées et universitaires. Mon oncle, qui vivait en Slovénie, nous avertissait que la guerre allait éclater en Bosnie. Ma mère refusait d’y croire, elle était divorcée, je vivais avec elle et ma sœur née en 1980. J’avais 7 ans quand les premières sirènes ont retenti et qu’on devait filer dans les caves. Je ne me rappelle pas avoir eu peur. Pour moi, c’était comme un jeu ; ma sœur et sa meilleure amie collaient des posters sur les murs de notre abri antiaériens. Les samedis, nous attendions un grand bus qui arrivait, rempli de réfugiés. Si nous avions trouvé un enfant seul, nous l’aurions adopté. Cela n’est jamais arrivé, à mon grand regret et à celui de ma sœur. Un jour, ma mère nous a dit qu’on partait en « vacances » en Slovénie – mon père, lui, a passé toute la guerre à Travnik. Les « vacances » ont duré deux ans. Nous étions d’abord chez mon oncle à Kranjska Gora, puis ma mère n’a plus voulu dépendre de lui et nous nous sommes rendues dans un centre de réfugiés à Velike Bloke où nous sommes restées un an.

Comme la guerre se poursuivait, en 1994, ma mère a décidé de partir pour l’« Ouest », sans destination précise. Nous avons pris un bus qui nous a déposées de nuit sur une autoroute, juste avant la frontière italo-suisse. J’avais peur sans savoir pourquoi. La suite est floue, il ne me reste que des bribes de souvenirs de ces années. En tous les cas, nous avons abouti à Bâle dans une grande halle, remplie de lits à étages. Ma mère et ma sœur n’arrêtaient pas de pleurer, moi je leur disais que ce n’était pas si terrible, je jouais aux cartes avec un homme, je ne me rendais pas compte de la situation. Après deux semaines, nous avons été transférées dans un centre de transit à Wädenswil. Ma mère, qui parlait allemand, servait de traductrice, notamment quand nos compatriotes devaient se rendre chez le médecin.

Une année plus tard, nous étions dans un centre de réfugiés à Oerlikon. J’ai alors suivi trois ans d’école primaire ; la première, je ne l’ai commencée qu’à la toute fin. J’ai dû ensuite passer des examens pour entrer au collège. J’ai eu 2 en allemand que je ne parlais que grâce à mes années de primaire, mais on m’a donné ma chance. Ceux qui me l’ont donnée ont sans doute bien fait puisque, aujourd’hui, j’ai un Master en littérature allemande et un autre en littérature anglaise. J’ai d’ailleurs l’intention de faire une thèse et une carrière universitaire.

Par la suite, nous avons pu nous installer dans notre premier appartement, mais nous devions régulièrement nous rendre à l’Office cantonal de la population et, chaque année, nous recevions une « invitation » à retourner en Bosnie. Ma mère, qui travaillait dur et au noir pour nous offrir une bonne éducation, a toujours réussi à temporiser ; elle s’est liée avec un groupe de femmes seules avec enfants, aidée par différentes personnalités, dont Franz Hohler. Ma sœur et moi, nous nous sentions déjà plus suisses que bosniaques : nous n’avions plus vu notre pays depuis 1994, nous étudions en allemand. Nous avons demandé à nos professeurs de se sensibiliser à notre situation. C’est à ce moment, fin 1997, que s’est créé à Zürich un grand mouvement de soutien aux jeunes Bosniaques scolarisés ou en apprentissage qui auraient dû tous retourner dans leur pays d’origine.

Avec notre permis F, nous ne pouvions pas sortir de Suisse ; ma sœur restait à la bibliothèque, pendant que ses camarades partaient en voyage d’études. Pour que je puisse les accompagner en course d’école, une de mes professeurs avait décidé de passer la frontière à pied dans la forêt pour que nous puissions rejoindre l’Italie ! Quand je pense aux risques qu’elle a pris, alors qu’on aurait pu se contenter d’aller au Tessin…

Finalement, en 2002, j’ai reçu automatiquement le passeport suisse, sans devoir subir de tests d’histoire suisse ni d’interrogatoires – il fallait avoir 16 ans et 6 ans passés dans le canton de Zürich. Ma sœur l’avait obtenu en 2001, elle est devenue avocate, ma mère seulement en 2008 ayant passé par le permis B.

Adolescente, j’ai traversé une crise d’identité et renié mes origines. Je prétendais être née en Suisse, je disais que mon nom était simplement arabe. En 2002, lorsque je suis retournée pour la première fois en Bosnie, j’ai été choquée par les destructions, rien n’était plus comme dans mon souvenir. Je n’ai accepté d’avoir deux cultures qu’après mes vingt ans. Mon compagnon suisse et moi, nous nous sommes souvent rendus en Bosnie. J’aime y être maintenant, et notamment assister au Festival du film de Sarajevo. Même si, là-bas, on me considère comme une touriste. Au début, j’avais mauvaise conscience d’avoir été une privilégiée protégée en Suisse. Mais, lorsque je vois la vitalité des créateurs restés au pays pendant toute la guerre, cela m’apaise un peu. Je retournerai toujours régulièrement en Bosnie bien que, depuis des années, mon véritable pays soit la Suisse.

Ayant obtenu mes Masters en mai dernier, j’ai décidé de m’accorder une pause universitaire, alors qu’on m’avait proposé trois assistanats, deux à Zürich dans les Études Genre et un en Afrique du Sud. Depuis juillet, je suis engagée à l’Office fédéral des migrations dans la section Intégration. Pour décrocher ce poste, il fallait un Master et de l’expérience en matière d’asile. Ayant travaillé bénévolement pour diverses organisations telles que Caritas ou la Croix-Rouge et étant une ex-requérante, j’avais toutes mes chances. Grâce à mon profil et à mon vécu, j’espère pouvoir être utile à l’ODM. »

Sandrine Fabbri

Née à Genève où elle vit, Sandrine Fabbri a publié La Béance en 2009 (Editions d’en bas), traduite en allemand par Yla von Dach sous le titre Dieses endlose Schweigen (Lenos Verlag 2011). Toujours chez Lenos Verlag sortira fin août 2012 Noras Mails, livre qu’elle a écrit en allemand. En décembre 2012 paraîtra le recueil de nouvelles policières Léman noir chez BSN Press, qui comprendra une nouvelle de sa plume, Chambre 204. www.sandrinefabbri.com