Après le retrait de Bruno Zuppiger, le retour à la concordance paraît compromis. Et le paysage politique est de plus en plus morcelé. Le point de vue de Pascal Gentinetta, directeur d’economiesuisse.

Le Temps: Economiesuisse annonce des perspectives moroses pour 2012. Que doit faire la politique? Pascal Gentinetta: Contrairement à d’autres pays européens, l’économie suisse a une base saine. Mais elle gagne plus d’un franc sur deux à l’étranger, avant tout dans l’UE. Nous nous attendons donc à un ralentissement. Un effort collectif sera nécessaire pour y faire face. Ce sera en premier lieu la responsabilité des entreprises de mieux gérer l’évolution de leurs coûts et de diversifier leurs marchés. Le partenariat social sera également sollicité pour la maîtrise des coûts salariaux. Mais c’est la BNS qui tient le levier le plus important, soit le taux de change entre le franc et l’euro. Pour le reste, il faut garder une certaine humilité. Le rôle du pouvoir politique n’est pas de se concentrer sur le court terme mais de poursuivre l’amélioration des conditions-cadres qui ont fait jusqu’à présent le succès de la Suisse. Voilà ce que nous attendons du nouveau parlement.

– Le Conseil fédéral songe à une réforme fiscale écologique. Que pensez-vous de ce projet?

– Sur le papier, cette réforme peut être intéressante. Mais il faut en voir les conséquences pratiques, qui constituent une grosse menace pour la place industrielle suisse. Un tel projet ne ferait que transférer certaines charges fiscales d’une partie des entreprises vers celles qui consomment beaucoup d’énergie. Or, en comparaison internationale, ces entreprises énergivores sont déjà parmi les plus efficaces dans leur catégorie. D’un point de vue écologique, il ne serait donc pas judicieux de les pénaliser. Nous favorisons les incitations mises en place depuis plusieurs années. Elles ont obtenu d’excellents résultats.

– La décision de sortir du nucléaire exige cependant des changements d’habitudes. Cet objectif pourra-t-il être atteint si la situation économique se tend dès 2012?

– Notre premier souci est d’assurer l’approvisionnement énergétique à un prix abordable. Si nous voulons réduire l’utilisation d’énergies fossiles, la demande en électricité va augmenter. Tout ce qui alourdira le prix de l’énergie pour les entreprises affaiblira leur compétitivité.

– Vous préféreriez conserver l’énergie nucléaire.

– Notre position est connue. Les centrales nucléaires existantes ont fait leurs preuves et nous ne voyons pas comment il sera possible de les remplacer à court terme. Nous avons de gros points d’interrogation sur les énergies de substitution qui pourront être raisonnablement utilisées. Et nous sommes convaincus que la technologie nucléaire va évoluer. Des projets comme le thorium sont en plein développement. Néanmoins, nous ne sommes pas mariés avec une technologie si d’autres solutions valables émergent dans les délais.

– Le nouveau parlement semble aussi déterminé à abandonner le nucléaire que le précédent. Craignez-vous qu’il soit moins sensible aux revendications de l’économie?

– Si l’on compare avec d’autres pays, le paysage politique n’a pas été bouleversé. Le centre s’est renforcé, mais il est plus morcelé qu’avant. Deux nouveaux partis, les Verts libéraux et le PBD, ont émergé. Ils se sont profilés sur certains dossiers, comme le nucléaire. En Suisse alémanique, les Verts libéraux défendent aussi la rigueur financière et une stratégie fiscale offensive. Mais la position de ces nouveaux partis sur d’autres thèmes reste entourée de zones d’ombre. Il est encore difficile de s’en faire une idée précise. En revanche, l’assise de la voie bilatérale sort renforcée des élections. Les solutions proposées par les milieux économiques seront mieux défendues. C’est d’autant plus important que nous nous opposons à toute initiative qui freinerait la libre circulation des personnes, même s’il faut admettre que des abus ont été commis et que des mesures doivent être prises.

– Les milieux économiques ont toujours entretenu des relations privilégiées avec le PLR, avec, selon les cas, l’appui du PDC ou de l’UDC. Le morcellement politique complique-t-il la défense de leurs intérêts?

– Il est indéniable qu’il faudra nouer plus de contacts car le nombre d’interlocuteurs augmente. Mais nous sommes ouverts à tous. Nous n’avons aucun problème à discuter avec les socialistes sur certains dossiers et nous collaborons déjà avec les nouveaux petits partis. Donc oui, la tâche sera plus complexe, mais cela ne veut pas dire que les résultats seront moins bons.

– Ce morcellement est-il conforme à notre système de concordance?

– Une israélisation des processus serait dangereuse. Le morcellement affaiblit la prévisibilité des décisions politiques. Or la stabilité politique est un atout concurrentiel pour la Suisse. Elle repose entre autres sur la concordance. Elle prévoit que les trois plus grands partis en termes d’électorat et de groupe occupent deux sièges au gouvernement, le quatrième un seul et les plus petits aucun. Si l’on renonce à la concordance arithmétique, quelle règle la remplacera? Et le risque est grand que l’élection du Conseil fédéral ne devienne à l’avenir plus qu’un objet d’obscures tractations en coulisses et de jeux politiques. Cette imprévisibilité ne serait pas bonne pour la place économique suisse.

– Pour vous, la concordance, c’est la règle du 2+2 + 2+1 de 1959?

– C’est une règle historique à laquelle les principaux acteurs politiques se sont tenus jusqu’à maintenant. Les manœuvres des partis visant à plomber une règle arithmétique pourtant claire sont déconcertantes. On joue trop facilement avec notre stabilité politique.

– En 1959, les partis gouvernementaux couvraient 85% des suffrages. Aujourd’hui, si on garde cette règle, on est à 75%. Cette règle n’a-t-elle pas perdu de sa valeur?

– En comparaison internationale, 75% des suffrages restent considérables. Si l’on admet qu’un parti qui ne récolte que 5% peut désormais avoir droit à un siège sur sept au gouvernement, on crée un précédent pour les prochains scrutins. C’est un risque pour les partis qui comptent deux sièges.

– Ne serait-il pas préférable d’avoir un minimum d’accord de contenu pour composer le Conseil fédéral?

– Nous passerions alors à un système de coalition. Un tel gouvernement aurait face à lui une opposition, qui risquerait de multiplier les référendums et les initiatives. Dans notre système actuel, notre gouvernement prend des décisions de centre droit ou de centre gauche. Il me semblerait en revanche difficile de définir objectivement des critères de concordance matérielle.

– A vous entendre, le gouvernement doit donc être composé de deux UDC, deux socialistes, deux radicaux et d’un PDC. Cela signifie que vous ne souhaitez pas la réélection d’Eveline Widmer-Schlumpf alors que les chances de l’UDC d’obtenir un second siège paraissent faibles.

– Ce n’est pas une question de personne, mais de système et de prévisibilité. Le risque réside dans le précédent que constituerait la rupture sciemment décidée de la règle de concordance. Il n’y aurait plus de garantie qu’après les prochaines échéances électorales la composition du gouvernement reflète le poids électoral respectif des partis. Cela ne serait bon ni pour la démocratie ni pour la stabilité de notre pays.

– La perte d’un des deux sièges du PLR serait-elle un problème?

– La règle arithmétique de concordance accorde au PLR deux sièges. Si elle n’est plus appliquée, quels seront les critères à l’avenir?