Les élèves du Bugnon sont perplexes, silencieux, anesthésiés. Ils viennent d’assister à l’élection du Conseil fédéral sur un écran géant apprêté par le gymnase lausannois. Un rite exotique, une messe lointaine à voir les mines des adolescents sortis de la torpeur. Ils ne le disent pas, mais on l’entend: «tout ça pour ça». Heureusement, une fille confesse avoir appris «comment ça se passe».

Le sourire triomphant d’Alain Berset avale l’image. Pierre-Yves Maillard, le champion vaudois, est resté sur le carreau. Une légère déception flotte également dans l’atmosphère acide de l’auditoire où près de 200 étudiants, par vagues successives, ont suivi l’événement ce mercredi. Comme au cinéma, comme pour la Coupe du monde de football.

Il est 8h00. Convoqués ou venus de leur propre chef, les élèves envahissent la salle. A l’écran défilent les porte-parole des partis. Ils détaillent les stratégies et les «on verra». Dans les travées, on s’amuse des gros plans, des phrasés incertains, des pirouettes du présentateur de la TSR. On essaie de deviner qui est qui. En désespoir de cause, on questionne l’adulte le plus proche. Le paysage politique suisse ressemble à une lande inconnue ou presque. «Ils sont très peu politisés», constate une enseignante. Seul un élève avoue appartenir à la Jeunesse socialiste. L’élection à l’école prend l’allure d’une leçon de civisme en direct.

Avant le premier tour de vote, les professeurs à l’origine de l’initiative reviennent sur la «concordance». Le mot assiège les ondes, prolifère dans les discours, dévore les esprits. L’un des enseignants défend sa mécanique arithmétique. Un autre la voudrait plus politique. Les étudiants se dandinent en chœur. Ils écoutent, muets. Le concept semble énigmatique aux oreilles des gymnasiens courbés sur leur iPhone. Finalement, un teen-ager ose: «En fait, c’est un système où le jeu des partis prime sur la personnalité des candidats.»

Après Doris Leuthard, Eveline Widmer-Schlumpf passe aussi la rampe. L’auditoire applaudit, siffle. Enfin du spectacle. C’est l’occasion de parler de l’UDC. Robin la rejette dans l’opposition. Le parti de Christoph Blocher ne mérite pas mieux. Le jeune homme ironise sur la plus grande formation du pays qui joue au «bouc émissaire». Toujours prête à dénoncer des complots à ses dépens.

Un camarade doute cependant: «Les conflits risquent de s’aggraver sans l’UDC au gouvernement.» Un voisin soupçonne le parti d’envoyer des candidats alibis au casse-pipe pour justifier ensuite l’abandon de son siège à l’exécutif. Une voix s’interroge sur le sens d’«être à l’opposition en Suisse». Sans réponse. La tentation existe de quitter le Conseil fédéral, note un professeur­. L’UDC se partage, explique-t-il, entre une aile modérée, gouvernementale, et une extrémiste, plus agressive. «Mais il n’y a pas de modérés à l’UDC», proteste quelqu’un. A la fin, on retombe sur la concordance.

Les scrutateurs, entre-temps, collectent une nouvelle fois les bulletins de vote. Ueli Maurer est réélu. Puis Didier Burkhalter. Le scénario prévu, annoncé, décrié se déploie implacable. Sans suspense. On pariait sur un Koh-Lanta bernois – à la manière du jeu à élimination de TF1 –, on doit se contenter du roulement ordinaire des institutions. La déclaration de guerre de l’UDC Caspar Baader au monde entier trouble à peine la pénombre de l’auditoire. Tout comme la riposte de la radicale Gabi Huber. Simonetta Sommaruga et Johann Schneider-Ammann évitent le piège, selon les prévisions.

L’intérêt se rallume à l’approche du duel fratricide qui oppose les socialistes Alain Berset à Pierre-Yves Maillard. Le conseiller d’Etat peut compter sur les étudiants alignés en rang serrés. Les pronostics vont de pair avec les SMS adressés en cachette aux copains.

Le premier tour assomme tout espoir de victoire du Vaudois. Le congé promis à tous les élèves du canton s’évapore. La deuxième tournée n’est qu’une formalité. Le Fribourgeois l’emporte. Brouhaha. On en profite pour s’éclipser. Il est midi.

La poignée de rescapés scanne la joie du nouveau magistrat. L’enseignant, découpé sur le visage très pop art d’Alain Berset, esquisse une synthèse. Un élève à bonnet fustige le «comportement puéril de l’UDC». Décidément, les démocrates du centre déçoivent les gymnasiens. Personne ne prend leur défense.

Fatalement, on se demande si le gouvernement ne devrait pas être élu par le peuple. Romain craint «ce grand n’importe quoi». Plus optimiste, un autre prétend que la population serait mieux représentée. Afin d’en avoir le cœur net, on lance un sondage. A une large majorité, les gymnasiens optent pour le statu quo. L’exception suisse fait déjà corps avec la jeune génération.