L'épisode semble relever du folklore parlementaire genevois, mais il pourrait pourtant marquer durablement la relation qu'entretiennent la droite et la gauche au Grand Conseil. Une relation hostile, qui ne cesse de se rapprocher de la haine pure et dure. La séance plénière de jeudi dernier, qui était consacrée en partie à l'élection du bureau du parlement, a démontré une fois de plus la polarisation extrême du Grand Conseil.

Les libéraux ont donc réussi le coup qu'ils préparaient depuis longtemps (LT des 13 et 19.11.2004). Leur candidat, le député Michel Halpérin, a été élu vice-président du Grand Conseil, en vue d'accéder au perchoir l'année suivante. Au grand dam de la gauche, qui présentait sa candidate, l'écologiste Michèle Künzler. Revendiquant l'application du traditionnel système du tournus, qui veut qu'après trois années de présidence de la droite, l'Alternative de gauche assume cette charge, les Verts ont été ignorés par l'Entente bourgeoise, qui leur a barré pour la seconde fois de la législature l'accès à la vice-présidence. En 2003 déjà, la droite avait boycotté la candidature du Vert Antonio Hodgers en invoquant son implication dans les manifestations anti-G8.

L'objectif des libéraux? Ils ne s'en cachent pas, en tant que parti principal du parlement cantonal, ils s'estiment désignés pour en assurer la présidence lors de la première année de la prochaine législature. Et prononcer à ce titre le symbolique discours de Saint-Pierre. Un raisonnement aberrant, selon la députée Verte Anne Mahrer, qui s'est exclamée à l'issue de l'élection: «Ainsi, les libéraux auraient de droit divin la présidence chaque première année d'une législature!»

La scène théâtrale qui s'est jouée jeudi dernier traduit bien l'atmosphère générale de tension qui paralyse de plus en plus le travail du parlement. Le poste de président ne devrait pourtant pas représenter un enjeu politique. Ses prérogatives, clairement définies dans le règlement du Grand Conseil, se limitent à accorder la parole aux députés, diriger les discussions, maintenir l'ordre, faire observer le règlement ou encore veiller à la conservation des archives. Le président ne vote que dans le cas où les voix sont également partagées. Seulement voilà: de par ses fonctions de représentation, celui qui est également élu premier citoyen de la république acquiert une grande visibilité politique qui profite à son parti.

Le regard porté sur cet épisode par Pascal Sciarini, politologue à l'Institut des hautes études en administration publique, est pour le moins critique: «Ce parlement ressemble à une cour de récréation. Comme des enfants, les députés sont incapables d'assurer un minimum de conciliation. En commettant cet acte gratuit, la droite n'a fait que contribuer à pourrir les débats au lieu d'œuvrer à la recherche du consensus.» Pour Pascal Sciarini, le coup de force de la droite, s'il n'a pas de grande conséquence politique directe, est symbolique du blocage gauche-droite qui s'est emparé du Grand Conseil.

L'origine de cette polarisation? L'affaiblissement du centre est l'une des principales explications, selon Pascal Sciarini. Auparavant, l'opposition était contrôlée par les radicaux et les démocrates-chrétiens, qui jouaient le rôle de tampon entre les deux camps. Mais l'arrivée de l'UDC a changé la donne. La droite s'est radicalisée, et pour ne pas subir de perte en termes d'électorat, ces deux partis se sont positionnés plus clairement sur l'échiquier politique. Comme l'explique le PDC Guy Mettan, «le centre ne fait plus la passerelle entre les blocs. Aujourd'hui, il joue son rôle de négociateur et cherche des compromis à l'intérieur des pôles.»

Le durcissement s'est également opéré à gauche. L'arrivée de l'Alliance de gauche au parlement en 1993, mais aussi la radicalisation des syndicats de la fonction publique, ont influencé le positionnement de l'Alternative, comme le souligne Pascal Sciarini: «Il y a une grande perméabilité entre les arènes administrative et parlementaire.» Dans ce contexte, les Verts, qui sur certains objets adoptent des positions de centre gauche, «auraient pu jouer un rôle de pont. Ce qui rend leur non-élection à la présidence du Grand Conseil genevois d'autant moins compréhensible», analyse le politologue.

C'est un véritable changement de mœurs qui est en train de s'opérer au sein de la république genevoise, selon le socialiste Alberto Velasco. Le député est catégorique: «L'anecdote symbolique de la présidence du parlement démontre que c'est la fin de la politique du consensus. Nous vivons un changement dans la pratique de nos institutions. A cause de la situation socio-économique difficile, les affrontements politiques tournent à la lutte de classes. Au Grand Conseil, les positions se durcissent et on oublie la concordance. L'alignement du PDC et des radicaux pour l'élection de Michel Halpérin ne se serait jamais produit il y a quelques années. Si le centre existait encore, nous n'aurions pas vécu cet épisode.» Pour Alberto Velasco, ce clash a des vertus salutaires: il donne «un juste reflet de la réalité aux citoyens». Des citoyens qui n'échappent pas à ces tensions politiques puisque cet automne, la population est particulièrement sollicitée pour signer une foule de référendums.

La solution? Les radicaux en tout cas préparent leur antidote. Sans toutefois en dévoiler les détails, leur président, François Longchamp, affirme: «Nous devons procéder à une réforme fondamentale des institutions. Un véritable projet constitutionnel est nécessaire pour améliorer le fonctionnement de la république.» D'ici à 2005, les radicaux devraient ainsi déposer leur vaste projet de réforme des institutions genevoises.