Ruth Lüthi en candidate romande? Même si la TV romande consacre ce dimanche un Droit de cité à la question de «Culture romande, une notion importante» dans le cadre de l'élection au Conseil fédéral, on croyait la question évacuée depuis que, mardi, la candidate fribourgeoise au Conseil fédéral a fait forte impression sur la majorité alémanique au sein des groupes parlementaires. Mais la question qui agite désormais les élus genevois et vaudois est celle de la présence au Conseil fédéral d'un élu de l'Arc lémanique: pôle de biotechnologie, forte de son 1,3 million d'habitants, la Métropole lémanique peut-elle courir le risque de perdre son «ministre de la Recherche» avec le départ de Ruth Dreifuss?

Véritable moteur de la croissance économique avec Zurich et Bâle, l'Arc lémanique se retrouverait pour la première fois depuis le milieu du siècle dernier sans aucun élu au Conseil fédéral. De hauts fonctionnaires romands ont interpellé directement des élus cette semaine sur cette question. La présence du secrétaire d'Etat Charles Kleiber ne suffit pas à les rassurer sur les conséquences d'un changement de tête politique pour les centres de recherche lémaniques, dont l'EPFL. A moins que Pascal Couchepin ne reprenne le département. De plus en plus de voix s'élèvent en effet du côté de Zurich pour remettre en question les montants attribués à Lausanne pour la recherche fondamentale. Zurich se pose aussi en concurrent direct du pôle de biotechnologie lémanique.

Enfin, alors que l'importance de Zurich dans l'économie comme dans la vie politique ou sociale du pays lui a valu de disposer presque constamment d'un conseiller fédéral, à l'exception de l'épisode de la succession d'Elisabeth Kopp, la Métropole lémanique, qui abrite les emplois à plus forte valeur ajoutée du pays, peut-elle renoncer à influencer l'orientation des programmes gouvernementaux?

La Suisse des grandes villes se retrouverait absente du Conseil fédéral, à l'exception de Moritz Leuenberger, et c'est une nouvelle géographie de la Suisse qui se mettrait en place avec l'arrivée de Ruth Lüthi. La Suisse du centre, celle du Mittelland et des bilingues, celle de la pluralité des cultures. Avec Joseph Deiss, Samuel Schmid et Ruth Lüthi, le Conseil fédéral aurait le visage d'une Suisse moins culturellement tranchée. Une Suisse molle? Une Suisse minoritaire en tout cas, puisque située le long de la frontière des langues, mais une Suisse naturellement imprégnée de fédéralisme et de consensus. La Suisse des «constructeurs de ponts culturels», par opposition à la Suisse tournée vers l'extérieur et l'acquisition des savoirs.

Reste que la question de la «romandité» de Ruth Lüthi renvoie aux Romands celle de leur identité. Même si, comme certains auteurs on pu l'écrire, «la Romandie n'existe pas» et la Suisse romande guère plus, il faut bien croire que le malaise, lui, existe bel et bien, puisque la Télévision suisse romande a programmé une émission Droit de cité ce dimanche, avec pour titre: «Election au Conseil fédéral – Culture romande, notion importante?». On s'étonnera à peine, au passage, que la culture française, à laquelle les Romands pensent appartenir, se retrouve réduite à une «culture romande» dont la TSR semble avoir le secret. Faut-il préférer la pluralité des références et le multilinguisme? demandera notamment la TSR.

Décrite un peu vite comme un alibi pour mieux imposer la Genevoise Micheline Calmy-Rey, mais désormais favorite, la candidature de Ruth Lüthi provoque en effet un débat. Dans les journaux uniquement. La productrice de l'émission, Eliane Ballif, pense que le sujet, en dehors de la personne de Ruth Lüthi, est assez important en lui-même pour justifier qu'on y revienne une fois de plus. Même si un élu démocrate-chrétien comme Jacques Neirynck (VD) estime que poser la question de l'origine culturelle d'une candidate au Conseil fédéral est odieux, honteux, voire empreint de racisme, le fait est qu'il existe. Derrière Pascal Couchepin, qui n'a pas caché sa crainte d'être désormais culturellement isolé au Conseil fédéral, certains radicaux romands parlent même d'affront en cas d'élection de Ruth Lüthi. «Ce n'est ni faire de l'ethnisme ni être passéiste que de s'interroger sur notre identité, ce débat est légitime et nécessaire. Faute de quoi on se bloque sur des divisions et on se retrouve dans une situation belge, lui rétorque le professeur de sociologie Uli Windisch. Il est normal que les minoritaires soient plus sensibles à tout ce qui risque de toucher à l'équilibre entre les groupes.» A l'heure où le local et le culturel reprennent de l'importance pour permettre aux gens de mieux s'identifier face à la globalisation, il estime normal «que les minorités songent à défendre leur existence». Mais, ajoute-t-il, il aurait été plus justifiable de songer en termes de défense de la latinité en incluant le Tessin. «Une Tessinoise peut aussi représenter la latinité des Romands.»