C’est une «bernoiserie». Pour protéger la minorité romande du Jura bernois (5,3% de la population cantonale), la Constitution bernoise lui garantit l’un des sept sièges du Conseil d’Etat. Il est attribué au candidat francophone qui présente la meilleure moyenne géométrique lors de l’élection: elle s’obtient en multipliant les suffrages recueillis dans le Jura bernois par ceux récoltés dans l’ensemble du canton.

Pour être ministre romand à Berne, il faut être à la fois le champion du Jura bernois et largement soutenu dans l’ensemble du canton.

Le 28 mars, lors des élections cantonales bernoises, l’élu francophone sera le vainqueur du duel singulier opposant le ministre socialiste sortant Philippe Perrenoud au challenger radical Sylvain Astier. Et la majorité gouvernementale en dépendra. Philippe Perrenoud réélu, le bloc de gauche rouge-vert reste aux commandes; Sylvain Astier lui brûle la politesse, et les partis bourgeois reprennent les rênes perdues en 2006.

Le Temps a mis Philippe Perrenoud et Sylvain Astier face à face pour un débat explosif, souvent brouillon, opposant deux styles, agressif et «rentre-dedans» pour le challenger radical, austère et consensuel pour l’actuel ministre de la Santé et de la prévoyance sociale, élu en 2006. Extrait.

Le Temps: Pourquoi vouloir maintenir, ou à l’inverse faire tomber, la majorité rouge-verte du gouvernement bernois?

Sylvain Astier: Fort heureusement, le parlement bernois est resté à majorité bourgeoise, ce qui a évité au gouvernement rouge-vert d’avoir les coudées franches et d’augmenter les impôts. Ce Conseil d’Etat a d’abord administré le canton. La droite réclame une vision à long terme pour accroître l’attractivité. Prolonger de quatre ans la majorité de gauche, c’est descendre encore de plusieurs échelons dans les classements. Selon le Crédit suisse, Berne est passé de la 16e à la 18e place en matière d’attractivité.

Philippe Perrenoud: Depuis quatre ans, le gouvernement a mené une politique pragmatique, essayant de réveiller un canton engourdi jusqu’en 2006 par une majorité bourgeoise aux affaires depuis seize ans. Je lis avec plaisir, dans la presse zurichoise, cette appréciation: «L’ours de Berne s’est enfin réveillé.» Les exemples sont multiples pour montrer que Berne est devenu un canton moderne. Avec sa majorité de gauche, le Conseil d’Etat a développé une stratégie permettant aux familles de mieux concilier activités professionnelles, scolaires et familiales. Il y a davantage de sensibilité aux personnes en difficulté. Le mérite de ce gouvernement est d’avoir constitué une équipe à sept, qui tranche avec les chamailleries du Conseil d’Etat précédant.

S. A.: C’est une plaisanterie. Il n’y a jamais eu autant d’indiscrétions, par exemple concernant les parachutes dorés versés par M. Perrenoud à certains de ses fonctionnaires, qui vont jusqu’à 700’000 francs. On a surtout un clan des ministres de gauche, excluant les magistrats bourgeois. Les quatre élus de gauche se voient avant les séances du gouvernement, pour le verrouiller.

Ph. P.: L’équipe a bien fonctionné jusqu’à l’année passée. Puis sont venues les indiscrétions. Il faut se demander à qui profite le crime. C’est une attaque en règle de la droite contre la droite, en l’occurrence contre Urs Gasche, passé au PBD. Je conteste vigoureusement l’accusation sans fondement de parachute doré. Nous n’avons fait qu’appliquer la loi, votée par la majorité bourgeoise du Grand Conseil.

Le Temps: Berne garantit un siège de son gouvernement à un représentant du Jura bernois, minorité linguistique de seulement 5,3%. L’élu francophone a-t-il le même poids que ses collègues alémaniques?

Ph. P.: Évidemment. J’en veux pour preuve le fait qu’on m’ait confié l’une des directions les plus importantes, celle de la Santé et de la prévoyance sociale. C’est un objectif politique admis par tous à Berne, le canton veut être un pont entre Suisse alémanique et romande. À l’inverse de ce que sous-entendez, le conseiller d’Etat francophone se voit confier des tâches stratégiques décisives, notamment dans nos relations avec la Suisse francophone.

S. A.: Personne ne remet en question le siège dévolu au Jura bernois. Ce n’est pas un privilège, c’est une protection de la minorité. Mais c’est vrai qu’on peut attendre davantage de «présence» de l’élu romand. Notamment pour profiler le canton de Berne et sa partie francophone notamment dans la Suisse romande, ce qui n’a pas été fait ces quatre dernières. C’est vrai que le peu d’envergure de l’actuel ministre francophone m’offre une chance supplémentaire d’être élu!