En diffusant jeudi soir un reportage sur les manifestations anti-G8 qui ont balafré les rues de Genève entre le 29 mai et le 3 juin, la télévision locale Léman Bleu a ravivé un traumatisme que certains avaient déjà en partie refoulé. Traumatisme matériel puisque des casseurs ont causé de gros dégâts. Traumatisme politique aussi, car les débordements du début juin ont débouché sur une crise majeure au sein du Conseil d'Etat. Traumatisme policier enfin qui s'est manifesté d'une part par une profonde amertume des forces de l'ordre qui ont subi toutes sortes d'humiliations, et d'autre part par une volonté inquiétante d'une partie de la police de s'affranchir de toute autorité politique.

Le documentaire de Léman Bleu revient sur un moment délicat, qui a monopolisé l'attention des Genevois. Rédacteur en chef de la chaîne, Pascal Schouwey confirme leur curiosité, chiffres à l'appui. Le 1er juin, jour de la grande manifestation altermondialiste tenue après une nuit de saccage, la chaîne locale a battu tous ses records d'audience, avec un pic de 70 000 téléspectateurs.

«Société du spectacle»

Entre des images de camions à eau et de gaz lacrymogènes, plusieurs acteurs donnent leur vision des événements. Le sociologue Michel Vuille explique le phénomène jusqu'ici inconnu dans une telle ampleur des badauds, qui ont entravé l'action de la police. «Nous vivons dans une société du spectacle. Descendre dans la rue avait dès lors un côté ludique», relève-t-il. La conseillère d'Etat libérale Micheline Spoerri, pour sa part, n'en démord pas: l'action de certains députés de gauche, mais aussi celle du conseiller d'Etat Charles Beer, présents lors du blocage d'une manifestation sur le pont du Mont-Blanc le 2 juin dernier, ont fait «totalement dévier la stratégie policière». La patronne du Département de justice et police reconnaît pourtant qu'il «y a de l'amertume à Genève, mais il ne faut pas l'attribuer à la gestion des événements». Le socialiste Charles Beer avance les raisons qui l'ont poussé à se rendre sur place au pont du Mont-Blanc au risque d'apparaître comme un pourfendeur de la collégialité gouvernementale. Le conseiller d'Etat explique sa présence sur le pont du Mont-Blanc par une nécessité imposée par le risque de «pourrissement» de la situation. «Je vis mieux avec le reproche de certains au sujet de ma présence sur le terrain qu'avec le remords que j'aurais eu si des débordements avaient eu lieu comme à Gênes», conclut Charles Beer.

Quant au chef intérimaire de la police, Christian Cudré-Mauroux, il lâche une phrase édifiante: «Je suis convaincu que l'affaire de Cornavin du 29 mars (où une balle colorante avait blessé une manifestante anti-OMC, ndlr) a paralysé la police. Elle aurait en effet pu mener des actions plus déterminées à l'encontre des casseurs.» Pour confirmer cette impression, un symbole lourd de sens: certains véhicules transportant des forces antiémeute au début juin affichaient un drapeau «pace», émettant ainsi des signaux contradictoires du type: «Nous devons faire respecter l'ordre, certes, mais nous ne sommes pas des méchants.» Le reportage de Léman Bleu se termine enfin sur un plan qui aura marqué les esprits: le président du syndicat de police UPCP, Jean-Marc Widmer, en uniforme et sur sa moto de service, fustigeant le conseiller d'Etat Charles Beer pour son intervention le 2 juin.