5H ce dimanche devant la gare flambant neuve de Lancy-Bachet. Les portes vont s’ouvrir dans cinq minutes. Deux lève-tôt sont là dont un pasteur de Plan-les-Ouates qui veut être le premier usager à s’y engager. «Vous vous rendez compte, il y en aura des millions après moi», dit-il. Il y a aussi Jean-Pierre, 35 années de TPG derrière lui. Courtois, Jean-Pierre cède le passage au pasteur mais est le premier à glisser son ticket «dans l’oblitérateur de cartes multiparcours.»

5h19, le premier Léman Express entre en gare, en provenance de Chêne-Bourg et en direction de Coppet. Nous ont rejoints Joachim, 9 ans, et son papa, qui habitent le quartier de la Tambourine à Carouge. Joachim dit: «Quand j’étais en 2P, on est venus voir quand ils ont fait les issues de secours.»

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Fête un peu gâchée

Ce train aurait dû partir d’Annemasse mais en ce dimanche, jour de la mise en circulation du RER transfrontalier, seul un train sur quatre a pu rallier la ville haut-savoyarde, à cause du mouvement de grève qui touche la France. Jean-Pierre râle parce que la fête est un peu gâchée. «On a le droit de défendre son pain mais il faut rester humain», argue-t-il. Lui-même est Français, fils et petit-fils de cheminot. «Mon grand-père mettait du charbon dans la locomotive à vapeur», confie-t-il. Le retraité affirme n’avoir fait grève durant sa carrière que deux jours. Il conduisait alors des trains en Savoie. «Un cheminot à l’époque était avant tout au service des clients, quand il y avait un problème, on trouvait un compromis, un peu comme ça se fait en Suisse», explique-t-il.

Mais l’époque n’est plus la même. Les 142 nouveaux cheminots recrutés à Annemasse par la SNCF pour le Léman Express réclament une prime à la vie chère dans une région où le coût de la vie avoisine celui de la couronne parisienne. «Nous, on recevait des logements dits célibataires, on nous retirait 300 francs français de l’époque sur un salaire de 1200 fr. Ça nous allait parce qu’on était entrés à la SNCF et on était fiers d’être devenus des cheminots», se souvient Jean-Pierre.

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Tambours et flambeaux sur le quai

Neuf minutes après avoir quitté Bachet, le train rejoint la gare Cornavin. Vitesse impressionnante, rames rutilantes et confortables. Ravie de vivre cette première expérience avant tout le monde, la trentaine de passagers a des yeux gros «comme ceux d’une vache qui monterait pour la première fois dans un train», rigole quelqu’un.

La Compagnie 1602 a investi le quai 3 avec tambours et flambeaux pour rendre les honneurs à tout ce que Genève compte comme élus matinaux pressés de monter dans les tout premiers Léman Express. A 9h10 par chance, un train rallie Annemasse. Arrivée à 9h25. Près de la nouvelle gare de la ville frontalière, une trentaine de syndicalistes battent le pavé, avec drapeaux de la CGT et de Sud Rail. Mines réjouies parce que près de 90% des trains circulant sur la partie française du Léman Express ont été supprimés à cause des débrayages. «90% des cheminots d’Annemasse et dans la région font grève», se félicite Philippe Gautier, délégué de Sud Rail.

Prime de vie chère

Ils réclament le retrait du projet de système de retraite par points annoncé mercredi par le premier ministre Edouard Philippe. «Un ancien cheminot gagne dans les 3500 euros, avec le nouveau barème sa retraite va baisser de 600 euros», observe-t-il. Localement, les grévistes exigent la fameuse prime de vie chère de 400 euros par mois. Antoine Gebril, 21 ans, jeune conducteur originaire du nord de la France, formé à Valence puis à Toulouse, est arrivé dans la région le 26 août. «Je trouve triste de commencer ma carrière sur le Léman Express par une grève mais nous n’avons pas le choix. Les retraites vont diminuer et j’ai été obligé d’aller jusqu’à Thonon pour me loger. Je gagne 2000 euros, on ne vit pas avec ça dans le bassin genevois», argue-t-il.

Selon la CGT, sur les 110 conducteurs recrutés à Annemasse, 50 ont déjà demandé leur mutation. Certains envisagent de postuler en Suisse où les salaires tournent autour de 8000 francs. «Au dépôt de Genève, un tiers des cheminots sont des frontaliers», indique Cédric Echenard, membre du comité du SEV personnel des locomotives. Antoine Gebril ne fera pas le pas: «J’ai eu des formations avec les Suisses, c’est mieux organisé chez eux, la gestion du personnel est meilleure mais le droit du travail est différent, il y a plus d’heures de travail et le salarié est moins protégé.»

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Deux pays, deux mondes

Christophe Bornand de la CGT reconnaît que la stratégie syndicale passe par le rapport de force pour obtenir des avancées «parce que nos directions refusent le dialogue». Il poursuit: «En Suisse, il y a davantage d’écoute, on se met autour de la table mais j’ai le sentiment que les syndicalistes cèdent trop facilement face au patronat. Le monde libéral et capitaliste y exerce une grosse pression et ça nous fait peur. Notre crainte par exemple est que la société Lémanis qui exploite le Léman Express soit un jour privatisé. Nous appartenons à la SNCF, nous ne voulons pas de statut privé.»

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Deux pays, deux mondes et désormais un train qui les relie. Les conducteurs suisses qui ont circulé ce dimanche pourraient-ils apparaître comme des briseurs de grève aux yeux de leurs homologues français? «Non, répond Pascal Arnould, délégué régional de la CGT, parce que, selon la réglementation, chacun roule chez soi, hormis le personnel suisse autorisé à conduire si besoin jusqu’à Annemasse et Bellegarde.» Le mouvement de grève a eu pour conséquence d’inciter les employés des HUG, dont 40% sont domiciliés en France, à prendre leur voiture. La gare de Champel qui dessert l’hôpital était déserte dimanche à l’aube. La situation pourrait demeurer inchangée en ce début de semaine puisque la grève a été reconduite.