Elle apparaît soudain à la surface de l’eau. Une longue tige verte, semblable à une paille ou à un couteau jetable. Dans le bleu profond du Léman, infiniment lisse ce matin-là, ces tressaillements se répètent. Toutes les dizaines de mètres, le regard est attiré par une pépite blanche, un filament rose: des débris microplastiques mesurant quelques centimètres à peine.

A bord du voilier d’Oceaneye, qui vogue au large de Founex, la première série de prélèvements va commencer. En début de semaine, la petite association genevoise a révélé des résultats inédits: le Léman contient 14 millions de débris microplastiques mesurant entre 1 et 200 mm soit un taux de concentration de 129 g/km², proche de celui des océans (160 gr/km² en moyenne). Le Rhône présente un niveau de pollution équivalent. Quelque 20% des particules analysées proviennent d’emballages, le reste est méconnu. La mission du jour et plusieurs de celles qui suivront en septembre ont pour but de confirmer ces hypothèses. Au total, 50 prélèvements seront effectués, ce qui en fait l’étude la plus ambitieuse jamais réalisée.

Prise de conscience

A la manœuvre, Pascal Hagmann et Gaël Potter, deux passionnés qui donnent de leur temps pour traquer le plastique sous toutes ses formes. Le premier, ingénieur en mécanique des fluides, a eu le déclic il y a dix ans en naviguant au large des Açores. «Je voyais tellement de débris autour de moi que j’ai commencé, spontanément, à les compter, à noter leur taille et la fréquence à laquelle ils apparaissaient», raconte Pascal Hagmann, en équilibre sur la tranche du bateau. «A l’époque, nos recherches n’intéressaient que les illuminés; aujourd’hui, dans les classes que nous visitons, les enfants sont au courant des problèmes de pollution, de gaspillage et de surconsommation dont souffre notre planète», note Gaël Potter, auteur d’une thèse en neurosciences.

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Pour récolter leurs échantillons, les deux scientifiques jettent à l’eau un filet doté d’une armature métallique et de deux flotteurs. A l’extrémité du tube de maille, une «chaussette» détachable. «Dans les années 1980, l’outil était utilisé pour analyser du plancton», précise Gaël Potter. Stylo à la main, il note scrupuleusement les données GPS, l’intensité du vent et le volume d’eau mesuré. Tractée à environ 2 mètres du bateau qui file vers Coppet, la «chaussette» va se remplir ainsi durant trente minutes.

Une fois sortie de l’eau, elle sera essorée puis transvasée dans un sac hermétique et enduite de sel pour éviter l’apparition de bactéries. A l’intérieur, au milieu des algues et des plumes, on retrouve les petites pépites de couleur et autres emballages déchirés. L’échantillon sera finalement analysé dans le laboratoire d’Oceaneye aux Cropettes.

Quel impact sur la faune?

Le Léman est-il en danger? «Il n’existe pas de normes de pollution au plastique, rappelle Pascal Hagmann. On ne peut pas dire si la situation est très grave ou simplement inquiétante, juste rappeler qu’elle existe et la documenter le plus possible.» En se décomposant, les macroplastiques – une bouteille de PET ou un morceau de Sagex – peuvent pénétrer dans l’organisme des animaux ou se sédimenter. «L’impact des microplastiques sur la faune et la flore du Léman doit encore être étudié, souligne le scientifique. C’est le prochain pas.»

A l’Etat de Genève, Gilles Mulhauser, directeur général de l’Office cantonal de l’eau, a lu avec attention l’étude menée par Oceaneye. «La pollution au plastique et ses conséquences restent méconnues. Pour prendre toute la mesure du problème, il est nécessaire d’avoir des chiffres valables, obtenus avec des méthodes normalisées. A terme, il faudra identifier quelle est celle qui dit le plus à moindre coût.»

Mesures de prévention

Eléments de vaisselle jetable, sacs en plastique ou encore poubelles emportées par le vent: pour les autorités, l’enjeu est de savoir d’où viennent ces microplastiques. «Il faut identifier ces catégories de provenance pour instaurer des mesures de sensibilisation, estime Gilles Mulhauser. Vouloir nettoyer le lac est illusoire; il faut empêcher les déchets d’atterrir dedans.» Un point de vue partagé par Oceaneye.

Trop pur pour les poissons, mais trop pollué en plastiques: ces derniers mois, des informations apparemment contradictoires autour du Léman ont été relayées, semant la confusion auprès des citoyens. Pour Gilles Mulhauser, cela illustre la complexité de l’écosystème lacustre. «Si, aujourd’hui, le Léman est très propre d’un point de vue sanitaire (potabilité de l’eau et baignade), cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’autres problèmes de pollution, aux micropolluants chimiques ou aux microplastiques par exemple.»