Votation

L’EMS qui dit non à l’assistance au suicide

Une maison de retraite se regimbe contre un projet de loi ouvrant la porte à Exit. Reportage à Château-d’Oex

A Château-d’Œx, l’établissement médico-social Praz-Soleil occupe l’ancien hôpital, qui s’est installé dans de nouveaux murs en contrebas. Le bâtiment était à prendre et la Fédération romande d’églises évangéliques (FREE) y a ouvert il y a bientôt trente ans la maison de repos qu’elle envisageait depuis longtemps. «Comme un service, un bras social où l’Evangile soit annoncé», résume Olivier Cretegny, un ancien ingénieur agronome qu’une vocation tardive a orienté vers le pastorat. C’est lui qui a été le premier directeur de la maison. Aujourd’hui, il y travaille toujours, comme aumônier, une activité en accord avec son caractère de boute-en-train.

Les balcons de Praz-Soleil s’ouvrent sur le vaste paysage du Pays-d’Enhaut, auquel cet EMS reconnu d’intérêt public est étroitement lié. Sur la trentaine de résidents, la plupart viennent de Château-d’Œx et des environs, quelle que soit leur conviction religieuse. «Une seule de nos pensionnaires est membre d’une église évangélique», précise l’actuel directeur, Matthias Link, un Bâlois d’origine titulaire d’un post-diplôme en gérontologie.

Mais la charte de l’établissement est claire: «L’assistance au suicide au sein de l’institution n’est pas pratiquée», stipule ce document – tout en indiquant par ailleurs que «l’accompagnement des personnes en fin de vie est respectueux de leur volonté». C’est ce qui a poussé Praz-Soleil à faire un pas très inhabituel pour une maison de retraite: s’engager publiquement sur un sujet de votation cantonale.

L’établissement a fait connaître son opposition, tant à l’initiative populaire qui veut ouvrir à l’association Exit la porte des EMS qu’au contre-projet des autorités vaudoises, qui précise le cadre de ces interventions en l’étendant également aux hôpitaux reconnus d’intérêt public (lire le complément ci-dessous).

«Nous ne pouvons pas nous taire dans une situation qui nous heurte», souligne Matthias Link. A l’EMS de Château-d’Œx, aucune demande de suicide assisté n’a jamais été déposée. Tout juste se souvient-t-on d’un cas où cela a été évoqué, d’une dame qui a fini par renoncer. Mais l’idée de voir un jour ou l’autre Exit entrer chez eux au nom de la loi est insupportable aux responsables de la maison.

«Cette maison est un cadre de vie communautaire, s’insurge Matthias Link. Un suicide assisté est une expérience traumatisante pour les autres résidents et le personnel. Et quel message à véhiculer!» «Nous fragiliserions davantage nos pensionnaires en laissant entrer l’assistance au suicide», ajoute Olivier Cretegny.

Annette Granier, l’infirmière-cheffe, témoigne d’un engagement chrétien en accord avec la charte de la maison. «Je ne veux pas être schizophrène! Si vous me demandez de vous soigner, ne me demandez pas de vous assister dans votre suicide, lance-t-elle à un résident imaginaire. J’accepte qu’on puisse vouloir mettre fin à ses jours, je n’ai pas à refuser à l’autre cette liberté. Mais qu’on ne me prenne pas à témoin!»

Sa conviction rejette le suicide comme une «décision arbitraire», alors que «Dieu décide de la fin de mes jours». L’infirmière-cheffe rejette aussi l’idée de dignité que les initiants ont accolée à l’assistance au suicide: «On nie le courage et l’amour de tant de gens qui vont calmement jusqu’au bout. Boire une potion pour une mort tranquille, je n’y crois pas. Par expérience, je sais qu’on peut soulager énormément. Recueillir un sourire à la dernière minute, c’est encore porteur de vie.»

Le directeur nous montre les chambres de son EMS, «où l’on n’a pas le droit de fumer mais où l’on pourrait avoir le droit de se suicider». Dans le fond, la position rendue publique par Praz-Soleil est-elle aussi celle des pensionnaires? On comprend qu’il n’en est rien, que cette prise de parole est essentiellement celle de la fondation propriétaire et de l’encadrement. Cinq jours sur sept, l’aumônier convie les résidents à un moment de rencontre. Une douzaine d’entre eux accourent. Mais c’est pour une méditation biblique, pas pour discuter des sujets de votation.

A la salle polyvalente, lors de notre visite, une animatrice et une visiteuse régulière font la conversation à un petit groupe de dames. On convient qu’il serait bon d’en parler. La moyenne d’âge des résidents, qui était encore de 72 ans en 1984, est aujourd’hui de 89 ans. Certains d’entre eux exercent régulièrement leurs droits civiques. «Venir ici, pour moi, cela a été la cassure», explique une dame. «Parce que c’est la dernière porte avant le cimetière?» demande l’animatrice. «Non, la mort ne me fait pas peur, mais je me sens si inutile…»

Sur les 160 EMS que compte le canton de Vaud, Matthias Link évalue que seule une dizaine s’opposent à Exit. Pourquoi si peu? «C’est peut-être dans l’air du temps, répond Olivier Cretegny. Mais ce n’est pas parce que nous ne voulons pas pratiquer l’assistance au suicide que nous sommes des marginaux», insiste l’aumônier, qui se sent comme un «objecteur de conscience».

Les responsables de Praz-Soleil auraient bien continué de vivre sans une loi, qui témoigne à leurs yeux d’une orientation inquiétante de la société. «L’initiative d’Exit ne vise qu’à faire plier les irréductibles. Pourquoi ne pas accepter une diversité d’engagements?», demande Matthias Link, s’efforçant visiblement de garder le calme dont il est coutumier. Quant à l’association Exit et son fondateur Jérôme Sobel, «qu’ils ouvrent eux-mêmes une maison où ils pourraient pratiquer l’assistance au suicide en toute tranquillité!»

L’EMS La Paix du Soir, au Mont-sur-Lausanne, qui refuse également l’assistance au suicide, organise un débat sur la question. Samedi 28 avril 2012 de 15h à 17h: www.paixdusoir.ch

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