L’affaire était à la fois rocambolesque et follement inquiétante: le lundi 27 juin 2011, le dangereux détenu Jean-Louis B., 65 ans – dont 45 passés en prison pour viols et assassinat d’une jeune fille à Bienne en 1975 – a bénéficié d’une «conduite», une sortie dans la nature, accompagné par deux agents de détention de la prison Bellevue de Gorgier, où il est interné. Une sortie pique-nique sans mesure de sécurité. Au retour, Jean-Louis B. a faussé compagnie à ses deux gardiens.

Sa cavale dans la nature a duré cinq jours. Vendredi 1er juillet, dans la matinée, l’homme épuisé s’est rendu, sans avoir commis de nouveau délit – sinon une agression mineure sur sa gardienne lors de l’évasion –, dans une auberge de montagne aux Rasses, où il a été repris par la police vaudoise. Depuis lors, il est interné à la prison de Thorberg, dans le canton de Berne.

Comment l’un des détenus les plus dangereux du pays, considéré comme incurable et dont la libération paraît exclue, a-t-il pu être emmené en balade sans encadrement sécuritaire? Qui l’a autorisée, qui l’a organisée, dans quel but?

Sitôt Jean-Louis B. repris, le ministre neuchâtelois de la Justice, Jean Studer, a mandaté l’ancien président du Tribunal fédéral, Claude Rouiller – qui s’était déjà prêté au même exercice pour élucider les circonstances de la mort en prison de Skander Vogt –, pour répondre aux questions.

Problème de communication

Quatre mois après une affaire qui a mis le pays en émoi, Claude Rouiller livre un pavé de 120 pages avec ce constat: «Tout cela donne l’impression d’une organisation à la bonne franquette», écrit-il. Il décrit minutieusement le parcours de Jean-Louis B. Pour constater qu’après avoir vécu dans de nombreux établissements de détention depuis 1965, il a été transféré de Bochuz à Gorgier à l’été 2009, sous l’autorité d’exécution du canton de Berne. Claude Rouiller confirme ce qui avait transpiré lors de l’évasion en juin: la communication et l’attribution des compétences entre la direction de la prison neuchâteloise – francophone – et l’administration bernoise – germanophone –, les deux cantons appartenant de surcroît à des concordats intercantonaux différents, n’ont pas été bonnes.

Libertés prises par la prison de Gorgier

Il inventorie une longue liste de «ratés», et de «libertés» prises par Gorgier – qui a décidé d’adjoindre à Jean-Louis B. une gardienne comme référente, alors que l’administration bernoise exigeait l’éloignement de tout personnel féminin du dangereux détenu –, qui ont débouché sur un plan offrant au prisonnier «modèle» – mais très manipulateur – six «conduites» durant l’année, soit des sorties accompagnées pouvant aller jusqu’à quatre heures. Dans un premier temps, l’administration bernoise les a validées, avant de se raviser. Ce dont n’a pas tenu compte la direction de Bellevue.

Avant l’évasion, Jean-Louis B. a participé à trois autres sorties qui se sont bien déroulées. C’est vraisemblablement parce qu’il a compris que la sortie du 27 juin risquait d’être la dernière que Jean-Louis B. s’est évadé. Sans véritable plan de fuite, tel un «desperado», constate Claude Rouiller.

Absence de mesures de sécurité

Plus encore que la gabegie administrative qui a entouré la prise en charge de Jean-Louis B., ce sont les conditions des conduites qui sidèrent l’expert. «On a oublié qu’on n’allait pas se promener avec un voleur de poires repenti, mais avec un détenu dont toutes les expertises et une commission ont confirmé la dangerosité. La direction de Bellevue a gravement surestimé la confiance qu’on pouvait faire à Jean-Louis B. et s’est méprise sur la valeur des avertissements qui lui venaient de Berne.»

Bien avant le dépôt du rapport Rouiller, le directeur de la prison Bellevue et son adjoint ont démissionné, le jour de la reddition du psychopathe, sur pression de Jean Studer.

Des recommandations

Le rapport Rouiller ne devrait pas faire tomber d’autres têtes. Ce qui n’empêche pas Claude Rouiller d’émettre un vaste catalogue de recommandations. Pour préciser la répartition des compétences entre une autorité d’exécution et l’autorité de détention; pour exiger d’en référer aux commissions de dangerosité avant d’envisager des sorties pour des détenus dangereux; pour systématiser le transfert d’informations; pour amener à réfléchir aux conditions d’internement et à la qualification des agents de détention chargés de gérer des détenus dangereux.

Claude Rouiller estime que les sorties accompagnées, à but humanitaire par exemple, de détenus dangereux internés, doivent pouvoir continuer d’être organisées. A condition de respecter un processus strict de préparation et d’être «hautement sécurisées». Et d’ajouter: si les mesures de sécurité nécessaires sont trop serrées, au risque d’humilier le détenu, «il faut y renoncer.»