Pour economiesuisse, la défaite est amère et surtout coûteuse. L’organisation faîtière des grandes entreprises a en effet massivement investi dans une campagne qu’elle a conçue et menée elle-même mais dont le contenu a été vivement critiqué jusque dans les rangs des partisans de la baisse du taux de conversion. Aussi efficace qu’il ait pu être dans d’autres votations – même quand la cause n’était pas gagnée d’avance, notamment sur la libre circulation des personnes –, l’engagement des milieux économiques s’est soldé, cette fois, par un échec cuisant.

Messages aussi abscons qu’omniprésents en faveur de la baisse du taux de conversion, engagement d’intérimaires chargés d’interpeller le quidam mais incapables d’articuler des propos politiquement intelligibles pour le citoyen: nombre d’élus de droite se sont montrés d’autant plus navrés de l’inanité de la campagne d’economiesuisse qu’elle était financée par des fonds dont ils pensent qu’ils auraient pu faire eux-mêmes un meilleur usage.

«Campagne mauvaise»

Or, depuis quelques années, economiesuisse n’accorde plus d’enveloppe forfaitaire aux partis dont elle est proche, mais les finance ponctuellement pour certaines campagnes, explique Cristina Gaggini, directrice d’economiesuisse pour la Suisse romande.

Avec un rejet approchant les 73% des suffrages, la lucidité sur les raisons de l’échec est pourtant de mise. «Leur campagne était mauvaise», dit le président du PDC Christophe Darbellay, qui vise en particulier l’engagement d’étudiants allemands qui ne savaient pas de quoi ils parlaient, «mais ce serait trop facile de mettre toute la faute sur la campagne d’economiesuisse». Le climat, constate-t-il, «est extrêmement difficile, les gens ont peur». Il faudra à l’avenir être «plus attentif à des solutions plus équilibrées». Mais entre les coupes «à la hache» dans l’Etat social prônées par la droite dure et l’incapacité de la gauche à assumer des solutions «responsables», Christophe Darbellay ne cache pas son inquiétude.

Fulvio Pelli, le président du PLR, ne pense pas non plus qu’on puisse accabler economiesuisse: «Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’une campagne différente peut modifier complètement le résultat d’une votation. En l’occurrence, le résultat s’explique par la conjonction de deux facteurs. D’abord, les citoyens se sont dit: on touche à nos rentes. Ensuite, la votation est intervenue dans un contexte où la confiance en ceux qui gèrent le système financier est érodée.»

Il reste que Fulvio Pelli comme Christophe Darbellay pensent qu’economiesuisse serait bien inspirée de revoir sa politique actuelle et de se montrer plus généreuse avec les partis. «Nous avons une meilleure sensibilité pour expliquer les enjeux d’une votation et convaincre les électeurs, affirme Fulvio Pelli, nous l’avons déjà expliqué à economiesuisse et devrons sans doute en reparler avec eux.»

Cristina Gaggini, la directrice romande d’economiesuisse, se montre ouverte à la discussion. «Je m’appliquerai à impliquer davantage les partis à l’avenir, notamment sur le choix des axes stratégiques des campagnes et la déclinaison des arguments.»

15% de oui

Mais elle tient à le souligner: «Nous avons perdu sans surprise. Nous savions dès le départ que cela serait très difficile. Il y a un an, nous avions fait faire un premier sondage qui donnait 15% de oui. Nous étions conscients de la mauvaise image des assureurs, et du fait que les électeurs auraient tendance à penser que ces derniers avaient joué avec leur argent.»

Elle rappelle que sur 72 campagnes de votation réalisées depuis 1992, economiesuisse ne s’est retrouvée que cinq fois dans le camp des perdants. «On ne gagne jamais tout seul, c’est toujours le fruit d’une large coalition.» «Nous allons dresser un certain nombre de constats sur notre campagne.» Mais «le vrai problème», à ses yeux, c’est le financement globalement insuffisant des formations politiques, un phénomène qui, dans les partis gouvernementaux de droite, touche essentiellement le PLR et le PDC, l’UDC disposant de relais différents.

Nouvelles échéances

L’attelage d’economiesuisse et des partis de droite a devant lui d’autres échéances à aborder, tout aussi difficiles, et dans un climat dont on ne peut pas prédire l’amélioration à court terme – révision de l’AVS et de l’assurance chômage, initiative Minder contre les rémunérations abusives des dirigeants. Le président du PS, Christian Levrat, interpellait déjà avec vigueur ses homologues de droite pour savoir quels enseignements ces derniers tiraient à ce propos du vote de ce week-end.

Autres échéances, autres configurations, semblent penser Christophe Darbellay et Fulvio Pelli, lequel admet cependant que «l’équilibre sera difficile à trouver, mais que l’exercice autour de l’initiative Minder est très utile». Cristina Gaggini, elle, s’attend à ce que le rejet massif de la baisse du taux de conversion ait des effets sensibles sur la discussion au parlement de l’assurance chômage ces tout prochains jours.