En prenant la tête du Département des institutions, Laurent Moutinot avait promis de corriger son côté technocrate peu communicatif. Un an et demi plus tard, force est de constater que le magistrat socialiste ne s'est en tout cas pas départi de cette image de grand indolent, mal à l'aise dans les situations de crise. Celle que traverse la police genevoise n'a pas suffi à accélérer le rythme de ses apparitions, ni à changer le ton souvent consensuel de ses déclarations. Une distance qui donne fatalement l'impression d'une sorte d'errance alors que le conseiller d'Etat est pourtant connu pour bien maîtriser ses dossiers. C'est ce que d'aucuns appellent «l'énigme Moutinot». Portrait.

L'apaisement

Fin 2005, nombreux étaient ceux qui plaçaient quelque espoir dans l'arrivée de ce nouveau président. Après l'effervescence quasi hystérique qui a caractérisé la direction de la libérale Micheline Spoerri, beaucoup étaient soulagés d'avoir enfin affaire à quelqu'un de plus pondéré. Ses qualités d'homme de loi, sensible aux problématiques posées par la justice, la police ou le pénitentiaire, sont apparues comme un atout. De même, la perspective de ce troisième et dernier mandat a instillé l'idée qu'il n'avait rien à perdre et pouvait dès lors prendre des décisions impopulaires mais nécessaires.

Le climat au sein du département est effectivement passé d'un extrême à l'autre, soit d'une sorte de tension permanente à une espèce de paisible endormissement. Au Palais de justice, certains déplorent déjà la lenteur avec laquelle l'administration se prépare à la révolution que va entraîner, à l'horizon 2010, l'entrée en vigueur de la nouvelle procédure pénale unifiée et dénoncent l'absence de toute impulsion politique pour faire avancer les adaptations nécessaires tant pour l'activité de la police que pour l'organisation des différentes juridictions.

«Je comprends que le Palais soit un peu inquiet, concède Laurent Moutinot, mais le National n'a pas encore voté les textes finaux.» Au pouvoir judiciaire, qui avait quelques velléités de gérer ce changement et d'obtenir des décharges pour réfléchir à l'évolution législative, le conseiller d'Etat a opposé une fin de non-recevoir. «Cela n'est pas acceptable.» A chacun son rôle.

L'audace

L'homme de principe sait pourtant montrer quelque audace. En nommant une femme à la tête de la police, un désignant un homme comme délégué aux violences domestiques, en interdisant toute détention de mineurs à Champ-Dollon, en écrivant au procureur général pour tirer la sonnette d'alarme de la surpopulation carcérale et appeler à un usage plus limité de la détention préventive, en prononçant la révocation d'un inspecteur brutal, il a suscité passablement d'émoi.

Pourtant, ce qui caractérise encore le plus son style, c'est ce souci permanent de l'apaisement. Un véritable défi pour ce politique confronté à des syndicats en état quasi permanent d'insurrection, à un état-major policier divisé par une guerre de clans et aussi à un conflit de personnes à la tête des prisons.

La demi-mesure

Face à ces situations, Laurent Moutinot s'est refusé à des décisions radicales. Profitant d'un casse-tête procédural et de la difficulté d'infliger une sanction qui ne soit pas désavouée par l'instance de recours, le gendarme Alain Devegney s'est vu pardonner ses errements de langage. Evincé de son poste de chef de la PJ à la suite d'un audit, Mario Chevalier a gardé son grade d'officier de police. La supervision de la prison de Champ-Dollon a été rattachée au secrétariat général mais l'Office pénitentiaire continue de distiller ses instructions.

C'est un peu le règne de la demi-mesure, de l'arrangement hybride sans résolution du conflit. Les plus sévères diraient qu'il laisse moisir certains problèmes dans l'espoir que ceux-ci se résolvent tout seuls. «Des décisions trop brutales ont aussi le défaut d'entraîner des lésions plus brutales à long terme», répond-il.

En matière de dérapages policiers, son message a aussi pu paraître flou. Soucieux de rappeler à chaque prestation de serment de l'école de police les limites de l'usage de la force, décidé à apporter un soutien à Monica Bonfanti pour prévenir et sanctionner les bavures, parti pour installer des caméras dans les postes, on l'a pourtant senti reculer sur ce thème.

C'était lors de sa réaction à l'avis d'experts sur les allégations de violence faites par les détenus de Champ-Dollon. Alors que ce rapport aurait pu servir la cause d'une réforme des mentalités au sein des forces de l'ordre, le conseiller d'Etat a préféré relativiser le tableau. Sans doute a-t-il craint d'ouvrir la boîte de Pandore en poussant les vérifications plus loin.

Tant le personnage que sa manière de gouverner sont difficiles à cerner. «Laurent Moutinot n'aime pas faire de bruit et préfère changer les choses petit à petit. Il va à son rythme et dans le bon sens même s'il pourrait aller plus vite et plus loin», commente le président des Verts, Antonio Hodgers. Du côté de ses amis socialistes, Alain Charbonnier pense aussi que le conseiller d'Etat «a raison de ne pas jeter de l'huile sur le feu».

Paradoxalement, c'est auprès du très libéral Olivier Jornot que se recueillent les vrais compliments. Celui qui rencontre régulièrement le magistrat lors des séances de la commission judiciaire sait apprécier sa rigueur de raisonnement, sa maîtrise des sujets et son indépendance d'esprit par rapport aux aspects partisans de certains dossiers.

Le député met aussi des bémols à ce tableau. «Ce qui me frappe chez Laurent Moutinot, c'est qu'il voit le problème, sait comment le résoudre et puis, comme si quelque chose manquait à ce moment, le processus s'arrête lorsqu'il doit trancher. Il est également difficile de savoir ce qu'il pense vraiment. On attend toujours de sa part une vision stratégique pour l'avenir de la police», ajoute Olivier Jornot.

La distance

Sur un point, tout le monde semble d'accord. Laurent Moutinot vend mal son action. Trop discret, dit-on à gauche. Trop absent sur des sujets chauds, remarque-t-on à droite. Alors qu'il est capable de s'extérioriser avec fougue sur des affaires telles que l'affiche homophobe de l'UDC, il surprend son monde en gardant le silence sur des polémiques qui touchent son département.

Le politicien est en tout cas la bête noire des journalistes avides de réactions à chaud ou simplement de détails sur les contours de sa politique. Souvent inaccessible, peu soucieux de son image, Laurent Moutinot reconnaît volontiers pratiquer l'information avec une certaine «parcimonie». Pour lui, la communication doit se mener avant tout sur le terrain et au contact des collaborateurs.

La confiance

Ce magistrat –il rêvait petit de devenir vendeur de salami– est-il à son aise aux Institutions? «Je suis content d'être là. C'est un département passionnant et c'est une tâche belle et noble que de travailler à une police républicaine, respectée et respectueuse de la population.»

Pour y parvenir, point de recette miracle. Sa définition du mauvais politicien consiste d'ailleurs à dire que c'est celui qui croit avoir la réponse. Mais Laurent Moutinot reste optimiste. Il aime cette confiance qu'il a en lui. «Pour la police, je suis convaincu que mon successeur disposera d'une organisation qui fonctionne.» Il ne lui reste que deux ans et demi pour tenir parole.