justice

L’énigme de Vaux-sur-Morges

Le procès de Laurent Ségalat, généticien français accusé du meurtre de sa belle-mère, s’ouvre mercredi devant le Tribunal criminel de La Côte. Tous les ingrédients sont réunis pour en faire un dossier hors du commun. La défense plaidera l’acquittement en invoquant l’accident ou l’intervention d’un tiers

La science à bout de souffle? Le titre de cet essai, paru en 2009 sous la plume de Laurent Ségalat, directeur de recherches au CNRS, spécialiste en génétique fondamentale et grand habitué des plateaux du Téléthon, avait quelque chose de prophétique. L’auteur est devenu depuis lors l’accusé d’une affaire hors du commun, où médecins légistes et autres spécialistes rivalisent d’hypothèses pour tenter d’expliquer la mort violente de sa belle-mère dans la maison familiale. Le procès du Français, qui s’ouvre mercredi devant le Tribunal criminel de l’arrondissement de La Côte, dira si la science s’avère ici impuissante pour éclairer la justice. «C’est un dossier très ouvert. Pour l’instant, aucune vérité ne s’impose», précise le procureur général vaudois, Eric Cottier, qui attend les débats pour se forger son opinion. C’est dire si rien n’est joué.

Les particularités du dossier

Tous les éléments sont réunis pour en faire un dossier exceptionnel. Des protagonistes issus du monde de la recherche, des lettres et de la politique. Une intense médiatisation avec une succession d’émissions télévisées sur les chaînes suisses et françaises. Un groupe de soutien à Laurent Ségalat, convaincu de l’innocence du généticien et du parti pris de l’enquête, qui a inondé procureur et juge de messages critiques et de demandes de libération (296 missives de ce type en 4 mois).

Enfin, cette procédure est aussi particulière de par la multiplication des spécialistes mandatés à titre privé par la défense (Dominique Lecomte, responsable de l’Institut médico-légal de Paris, Michael Fried, directeur de la clinique de gastro-entérologie de l’Hôpital universitaire de Zurich, Anne Rachel Van Der Horst, criminologue à Clermont-Ferrand, et le psychiatre Daniel Zagury, expert auprès des tribunaux français et spécialiste des tueurs en série) en sus des missions officielles confiées durant l’enquête au professeur Patrice Mangin, puis au professeur portugais Duarte Nuno Vieira ainsi qu’à l’expert psychiatre Martin Weyeneth. A peu près autant d’avis que de sommités pour épaissir encore le mystère de ce 9 janvier 2010.

Les protagonistes du drame

Au moment des faits, un soir d’hiver particulièrement enneigé, Catherine Ségalat, 66 ans, est conseillère municipale chargée des Affaires sociales à Vaux-sur-Morges. Un petit village sans histoires de 170 âmes, mais où un projet immobilier, soutenu par l’élue et impliquant une expulsion, fait quelques vaguelettes.

Son époux depuis plus de trente ans, Roger-Jean Ségalat (qui a eu deux enfants avec sa première femme et un troisième, Laurent, avec la seconde), expert en livres rares, connu pour son érudition, tient une librairie d’ouvrages anciens à Lausanne dont la réputation dépasse largement les frontières. Lui-même a exercé ses talents d’écrivain, Le Pont d’Orémon ou encore Monument à F.B., et a participé à la rédaction de l’encyclopédie des grandes affaires criminelles. Agé de 75 ans, hospitalisé à Morges le jour du drame, il est décédé depuis lors.

Le cadet, Laurent, généticien de renom, a eu trois filles d’un premier mariage. Il a quitté Lyon pour s’établir à Thonon avec sa nouvelle compagne et leur fille de 6 ans. Déçu de la science et surtout des procédures d’évaluation des projets de recherche, «une loterie malsaine dans un système où les acteurs sont juges et parties», écrit-il, il songe à une reconversion dans le livre. «Il travaillait à temps partiel avec son père. La librairie devait lui revenir mais il hésitait encore», précise son avocate, Me Marie-Pomme Moinat. Aujourd’hui, ce commerce a fermé et ses trésors sont partis aux enchères.

Deux récits pour une mort

Que s’est-il passé entre 18 h 30 et 21 h 00 dans cette maison isolée? Personne ne le sait précisément hormis peut-être le prévenu. Selon l’acte d’accusation, Laurent Ségalat a tué sa belle-mère en la frappant à de multiples reprises avec une violence extrême dans la buanderie. Il lui a également serré le cou. Elle a tenté de se défendre en le griffant au visage et au cou. Afin de faire croire à une chute accidentelle ou à l’intervention d’un tiers, Laurent Ségalat a traîné la victime dans une autre pièce. Il a ensuite attendu environ 45 minutes avant d’appeler les secours, a nettoyé la scène de manière importante en détruisant ainsi nombre de traces et a caché ses habits maculés de sang dans la machine à laver. «Il y a de nombreux indices qui rendent ce renvoi en jugement indispensable», estime ainsi Eric Cottier.

La version de l’accusé, on s’en doute, est tout autre. Laurent Ségalat, qui ne se souvient pas de tout et invoque un état de panique, affirme avoir découvert sa belle-mère gisant au bas de l’escalier en béton qui mène au premier étage. Dans son esprit, elle était encore vivante. Il a tenté de réanimer Catherine Ségalat après l’avoir transportée dans une autre pièce où la moquette rendait le sol moins froid. Tout cela aurait causé les griffures et provoqué des lésions supplémentaires sur le corps de la victime.

En attendant longuement les secours (la personne qui l’a eu au bout du fil prévient la police et parle en gros de quelqu’un de «complètement space»), il lave sol et murs. «Je voulais qu’elle ait bonne façon», dira-t-il lors de l’enquête. Laurent Ségalat évoque enfin sa phobie du sang pour expliquer le fait qu’il ait pris la peine de changer de vêtements.

Les médecins du corps

Elément essentiel de toute procédure pénale moderne, le rapport d’autopsie initial est réalisé par le Centre universitaire romand de médecine légale. Pour le professeur Patrice Mangin, la multiplication des lésions sur le corps de la victime suggère plutôt une intervention qu’un accident. Quant à certaines marques sur le visage de Laurent Ségalat, il les juge peu compatibles avec le récit du prévenu.

Sollicitée par la défense, la spécialiste parisienne Dominique Lecomte privilégie la thèse du malaise cardiaque et de la chute accidentelle ayant provoqué une perte de connaissance et un décès plus tardif. Elle conclut à l’absence de traces de coups de marteau sur le crâne de Catherine Ségalat et estime que les autres lésions peuvent s’expliquer par les tentatives de réanimation évoquées par le suspect.

«Ce rapport univoque», selon l’expression du procureur général Cottier, sera mis à mal par un autre expert tout aussi lapidaire. Le Dr Duarte Nuno Vieira ne ménage pas ses critiques envers un travail qualifié de tendancieux et contraire aux règles de l’art. Le médecin légiste portugais penche quant à lui pour l’utilisation d’un objet contondant. Selon lui, le tableau lésionnel correspond, avec une très haute probabilité, à une situation d’agression et beaucoup moins à une situation d’accident.

Pour compliquer le tout, la défense mise sur la piste de l’arrêt de la digestion par le rapport Lecomte, mandate un gastro-entérologue zurichois dont les conclusions jettent le trouble sur l’heure des faits. Selon ce dernier, il est hautement improbable que le choc ayant entraîné la grave lésion soit intervenu dans la fourchette de temps retenue par l’acte d’accusation. D’après cet ultime rapport, il se pourrait donc que la victime ait perdu connaissance avant l’arrivée de Laurent Ségalat à la villa. Pas de quoi faire perdre pied au Ministère public. «Cette théorie est relevante pour autant que la victime ait bien mangé ce qu’on a dit qu’elle a mangé et pour autant que l’on soit bien renseigné sur son état de santé. Cela fait encore beaucoup d’inconnues.»

Sur les traces du crime

Dans l’hypothèse d’un crime, quels sont les indices qui désignent Laurent Ségalat? Seuls les ADN de la victime et de l’accusé ont été retrouvés sur les lieux. Là encore, la défense exprimera des doutes sur la manière dont les recherches ont été conduites, sachant, par exemple, que la femme de ménage avait passé la matinée à nettoyer la maison ou que certains éléments, de la vaisselle par exemple, n’ont pas été sauvegardés. L’utilisation de Javel par le généticien, mentionnée dans un des rapports, n’a pas été vérifiée. L’arme du crime fait aussi défaut malgré les multiples battues et le recours à plusieurs flairs canins. «On a bien retrouvé des marteaux dans la caisse à outils, mais on ne peut pas dire si ceux-ci ont servi», explique Eric Cottier.

En fait, le plus accablant reste l’étrange comportement de l’accusé lui-même, qui a tardé à appeler les secours, s’est changé et a nettoyé les lieux tout en affirmant que la vue du sang le révulse. Son amnésie partielle, ses blessures ainsi qu’un côté hautain et donneur de leçons – qui semble avoir particulièrement irrité les inspecteurs vaudois – participent à ce faisceau d’indices à charge.

Plus difficile sera de trouver un mobile plus élaboré et plus consistant qu’une dispute qui aurait dégénéré. «Une cinquantaine de témoins ont été entendus, ses comptes et sa vie privée ont été épluchés. Tout cela n’a rien donné», souligne la défense.

Les docteurs de l’esprit

La personnalité de Laurent Ségalat sera forcément au cœur de ce procès très attendu. Ses proches le décrivent comme un homme doux et calme. Un sportif qui aime la nature et la pratique de l’aviron. L’expert psychiatre ne lui a trouvé aucune pathologie spécifique et pas d’antécédent de violence qui pourraient expliquer pareil passage à l’acte.

Le rapport a toutefois mis le doigt sur certains traits paranoïaques de ce prévenu, qui a voulu faire enregistrer ses déclarations. De quoi déplaire à la défense et motiver le recours au célèbre Daniel Zagury, qui a eu l’occasion de sonder des esprits bien plus sombres. Ceux de Patrice Alègre, Guy Georges ou encore Michel Fourniret.

Loin de figurer au tableau des prédateurs, c’est un Laurent Ségalat, âgé de 48 ans, usé et fatigué par vingt-huit mois de détention préventive, qui se présentera demain à l’ouverture de l’audience. Avec l’appréhension d’y croiser le regard des collègues et des curieux. Mais aussi avec la ferme intention d’instiller le doute dans l’esprit de ses juges.

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