Entretien

L’enseignement des langues, éternel alibi

En Suisse, le débat sur les langues à l’école a toujours été utilisé comme vecteur pour d’autres revendications politiques. Rencontre avec deux chercheuses de la Haute Ecole pédagogique de la Suisse du Nord-Ouest et de l’université de Zurich, qui ont exploré 150 ans d’histoire

Les Zurichois pourraient raviver la guerre des langues ce dimanche. La population se prononce sur une initiative réclamant la suppression de l’un des deux idiomes, français ou anglais, enseignés au primaire à côté de l’allemand. Un oui ne manquerait pas d’attiser la colère de Berne, qui veille au respect du compromis autour des langues noué en 2004 visant à instaurer l’enseignement d’un deuxième idiome national au primaire, à côté de l’anglais.

A ce sujet: A Zurich, la peur du «Frengzöslisch»

La Suisse alémanique connaît d’incessantes querelles politiques autour de cette question. En Suisse romande et au Tessin en revanche, le sujet ne suscite aucune vague. Deux chercheuses se sont penchées sur cette énigme. Anja Giudici, de l’Université de Zurich, et Sandra Grizelj, de la Haute Ecole pédagogique de la Suisse du Nord-Ouest, jettent un regard sévère sur l’argument principal, avancé par la plupart des auteurs d’initiatives visant à supprimer le français au primaire: la surcharge des élèves. C’est «un problème de luxe», écrivent-elles dans une tribune de la NZZ. Nous avons rencontré les deux scientifiques pour une plongée éclairante dans l’histoire du conflit des langues.

Le luxe de la majorité

Anja Giudici et Sandra Grizelj comparent les langues à des monnaies dotées de forces différentes. «L’allemand est la langue qui possède la plus grande valeur. Les cantons germanophones se trouvent donc dans une posture dominante et sont plus libres de choisir que les régions linguistiques minoritaires. La Suisse alémanique peut se permettre de mener ce débat sur la surcharge scolaire, qui reflète finalement davantage l’attitude de la majorité à l’égard de la minorité», relèvent les chercheuses.

En 1975, la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP) recommande aux cantons d’enseigner une langue nationale au primaire en priorité. Le Tessin et la Suisse romande ne tardent pas à mettre en place des réformes dans ce sens, sans que cela ne suscite d’opposition majeure. Dans les régions alémaniques proches des frontières, surtout dans les cantons bilingues, l’introduction du français au primaire passe avec moins de difficultés qu’à l’est et en Suisse centrale où, jusqu’à ce jour, on continue à se disputer à coups d’arguments sur la «surcharge» des élèves.

Premières tentatives au XIXe siècle

C’est cette idée, déjà, qui avait eu raison des premières tentatives d’introduire une seconde langue nationale dans les grilles horaires scolaires. En 1870, l’allemand devient obligatoire dès le primaire à Genève. Avec, comme argument principal, la défense des intérêts du canton dans la Confédération suisse, face à la centralisation des affaires militaires et administratives.

A la même époque en Suisse alémanique, Bâle et Schaffhouse commencent eux aussi à introduire le français à l’école primaire. Non pas pour soigner les relations politiques avec le reste de la Suisse, ni au nom du plurilinguisme ou de la cohésion nationale, mais pour des raisons économiques. Dans un marché tourné vers la France, le poids de la langue de Molière dépasse largement les frontières suisses. Or, quelques décennies plus tard, pédagogues et politiciens reviendront sur cette décision. Ils estiment que les élèves ont trop à faire et ne maîtrisent pas suffisamment leur langue maternelle. Genève, Bâle et Schaffhouse finiront par supprimer la seconde langue obligatoire de leurs plans scolaires.

Le plurilinguisme: un nationalisme sauce helvétique

Les guerres mondiales marquent un tournant. De nouveaux arguments émergent en faveur de l’apprentissage des langues nationales. La tension monte entre les régions linguistiques, il y a urgence à renforcer les liens. «C’est une forme de nationalisme, sauce helvétique, note Anja Giudici. Les pays voisins prônent l’idée qu’une nation se forme autour d’un Etat et d’une seule langue. La Suisse réagit en affirmant son plurilinguisme comme marqueur identitaire.»

Les réformes scolaires s’accélèrent dans le contexte international d’après-guerre. «Dans les années 1960, les ministres européens de l’Education décrètent que tous les enfants doivent apprendre une seconde langue européenne, pour améliorer les échanges et la compréhension entre cultures», souligne Anja Giudici.

En Suisse, un autre argument pèsera dans le débat: celui de l’harmonisation scolaire entre les régions, à l’heure de la mobilité. «A cette époque, il y avait d’immenses disparités régionales. Certains cantons avaient introduit le français au primaire alors qu’ailleurs, il n’était pas enseigné du tout, ce qui compliquait fortement la tâche des enseignants», explique Anja Giudici. Rappel piquant: les premiers à réclamer que les écoles accordent leurs plans d’études sont les syndicats d’enseignants. Ceux-là même qui, aujourd’hui à Zurich, réclament la suppression d’une langue étrangère du primaire.

Les langues comme des monnaies de différentes valeurs

«L’enseignement des langues a toujours été utilisé comme vecteur pour d’autres revendications politiques», souligne Sandra Grizelj. Ainsi, dans les milieux conservateurs, dès le départ, s’opposer à l’introduction du français au primaire est aussi une manière de contester l’autorité de Berne et de défendre l’autonomie locale face au processus de centralisation. Du côté des syndicats d’enseignants, le débat sert à protester contre le manque de moyens investis dans la formation.

Ces bagarres alémaniques, cristallisées autour du français, sont souvent perçues par les Romands comme de l’arrogance. «Pourtant, le français n’est jamais directement attaqué. C’est le moment de son apprentissage qui fait l’objet de débats», souligne Sandra Grizelj. «Et finalement, jusqu’ici, aucun vote populaire n’a abouti à sa suppression de la grille horaire du primaire. Le français bénéficie donc d’une grande légitimité démocratique en Suisse alémanique», conclut Anja Giudici.

Lire aussi cette opinion de José Ribeaud: Enseignement des langues: le problème des Alémaniques, c’est l’allemand

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