Le suffrage féminin en Suisse a été introduit au niveau fédéral après la votation du 7 février 1971, dans une proportion exactement inverse à celle constatée, douze ans auparavant, le 1er février 1959, où il fut refusé à 2 contre 1. Le retard était important par rapport aux autres pays européens. Ce que n’a pas manqué d’analyser la presse étrangère, qu’ont lue à l’époque le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne, dont l’intégralité des archives est disponible sur le site du Temps. Extraits.

Le 25 janvier 1971, soit une semaine avant le scrutin, le correspondant de l’Agence télégraphique suisse (ATS) à Londres lit dans le Guardian «que si la Suisse peut prétendre aux plus anciennes traditions démocratiques, elle n’a cependant progressé dans la question du suffrage féminin sur le plan national qu’à l’allure d’un coucou… qui n’a pas été remonté». Mais, annonce-t-il, cela «va changer, car tous les observateurs estiment que la majorité des Suisses se prononceront en faveur du suffrage féminin». Tout en précisant qu’en retour, les femmes devraient participer à la défense civile: «Si la femme suisse est assez ferme pour dominer dans son foyer, le poids d’un fusil ne devrait pas se révéler un trop lourd fardeau.» Mais le quotidien londonien, peu tendre, note aussi que «l’apparition d’une Golda Meir ou d’une Indira Gandhi» en Suisse n’est pas pour demain. Car «dans les régions montagnardes alémaniques, l’homme persiste à penser que la femme doit faire la cuisine pendant qu’il va voter».

Quatre jours plus tard, c’est au tour du Daily Telegraph, observe toujours le correspondant de l’ATS, de parler du prochain scrutin helvétique, par le commentaire de sa journaliste en poste à Genève. Les considérations britanniques sur cette question, écrit-il, «se fondent toutes sur le signe de l’incompréhension, pour ne pas dire sur un fait inimaginable, que dans un pays comme la Suisse, exemple de la démocratie, la femme ne possède pas les mêmes droits que l’homme dans les affaires publiques». Et le quotidien de Londres, sans mâcher ses mots, de comparer cette situation à celle qui règne dans «quelques pays sous-développés comme l’Arabie saoudite et le Yémen»…

Quelques heures avant le verdict populaire, la Gazette de Lausanne rebondit sur le passage à la Télévision danoise du président de la Confédération d’alors, l’UDC bernois Rudolf Gnägi, chargé du Département militaire fédéral. Outre différentes questions bateau touchant à la neutralité et à la politique européenne et onusienne de la Suisse auxquelles le conseiller fédéral répond avec la plus grande prudence, il constate tout de même que la votation du 7 février «apparaît comme un acte de justice. Depuis longtemps, dans la famille, dans la société et dans l’économie, la femme suisse occupe la même place que l’homme». De quoi rassurer Copenhague…

La votation passée et le droit de vote enfin accordé aux femmes sur le plan fédéral, le 9 février 1971, le Journal de Genève, via l’ATS, relate que «l’Union européenne» – le mouvement qui rassemblait alors les proeuropéens du pays – est satisfaite que l’obstacle étant tombé, la Suisse puisse maintenant enfin signer la Convention européenne des droits de l’homme élaborée par le Conseil de l’Europe. Dans le même article, intitulé «Soulagement général», le quotidien genevois relaie aussi le commentaire du journal autrichien Die Presse, qu’a lu la Deutsche Presse-Agentur (DPA): «La tache qui souillait l’enseigne du progrès a été effacée. Les femmes suisses que l’on voyait, tout comme les femmes yéménites ou d’Afrique noire, reléguées dans les sombres réduits de l’oppression, ont désormais le droit de voter.» Et de souligner que ce combat, «peu de femmes, dans les Etats dits «progressistes», l’ont conduit avec autant de charme, d’humour et d’objectivité que la femme suisse».

La presse londonienne, enfin, «rend largement compte, et en bonne place, du résultat du référendum» et constate que «les hommes cèdent…». Mais «dans une dépêche particulière, un journal souligne toutefois que 30% des électeurs mâles helvétiques restent opposés au droit de vote de «Madame Tell».» Cette dernière s’appelait Hedwige, du moins dans l’opéra de Rossini, nous rappelle l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Laquelle dit aussi – ça ne s’invente pas – que «plusieurs étymologies ont été proposées pour ce prénom. On l’a fait dériver par exemple du germain ed (biens, richesses), et wig (combat) ou wiha (sacré). Mais selon de nombreuses sources, le prénom vient du vieux haut-allemand (Haduwig) et se compose des racines hadu (la guerre, la bataille) et wig (tout à la fois: lutter, le combat, la guerre)». Ce lexique de caserne dit bien la dureté de la lutte qu’elle a menée, Frau Tell, dont un des prénoms dérivés dans la sphère germanophone est… Heidi. Les mythes ont la vie coriace.