L’édifice a un air de vaisseau, les architectes parlent d’un «catamaran». Massif, un peu élancé à l’avant grâce à une grande marquise aérienne, il servirait presque de rampe pour atterrir ensuite sur le Learning Center du sud du campus. Ces jours, l’EPFL inaugure, au nord du site, son Centre de congrès, ou Swiss Tech Convention Center. Une nouvelle réalisation d’envergure pour l’institution, riche de promesses et de risques.

Le bâtiment lui-même accumule les prouesses, vite mises en avant par l’EPFL. Une façade entièrement couverte de panneaux photovoltaïques à colorant, les cellules «Grätzel», du nom d’un chercheur vedette de l’école. Un vaste volume de 157 950 m3 dessiné par le bureau lausannois Richter - Dahl Rocha, qui comprend un espace modulaire pouvant aller d’alcôves de 330 places assises à une grande salle de 3000 places. Une technologie ­canadienne de sièges rétractables ­permet d’escamoter les chaises en quelques minutes pour passer d’une conférence à un banquet.

Des technologies de pointe foisonnent à tous les niveaux, assu­re-t-on, y compris pour les écrans ­d’affichage qui guideront les congressistes, avec le renfort d’une application pour smartphones. Bref, un «laboratoire pour les congrès du futur», souligne André Schneider, vice-président de l’EPFL à la planification et à la logistique, le successeur de Francis-Luc Perret, père de cette énième extension du campus.

Le Centre de congrès fait partie du nouveau quartier nord, une zone bâtie sur près de 42 000 m2, qui comprend 500 logements ainsi que des supermarchés, une polyclinique, des restaurants… Avec cet ­ensemble, l’EPFL déploie pleinement sa logique de campus. Plus de 1000 personnes y vivent désormais en permanence. Le contribuable n’a presque rien dépensé: deux entités de Credit Suisse ont investi 225 millions de francs au total, dont 120 pour le centre, la Confédération ­octroyant le droit de superficie et l’EPFL louant les locaux.

Les questions, pourtant, ne manquent pas. A l’échelle régionale, le nouveau vaisseau amiral de l’EPFL s’ajoute à une offre déjà bien fournie: le complexe de Beaulieu pour Lausanne, le Centre de congrès de Montreux, sans parler de Genève. Les responsables l’assurent, chacun opérera dans son secteur. L’édifice de l’EPFL vise d’abord les événements scientifiques et académiques. Jacques Richter, l’architecte, rappelle que la contrainte de 3000 places a une origine bien précise: c’est ce qu’il faut pour la magistrale, le Dies academicus de l’EPFL, qui nécessite chaque année l’installation d’une immense tente temporaire. Sans compter l’Université voisine, la seule EPFL compte 400 manifestations scientifiques par année. Toutes ne se feront pas dans le nouveau centre, mais la demande locale existe. Pour cette première année, 60% des réservations relèvent de la science, note André Schneider. Il évoque «les conférences que la Suisse a perdues», telles que Télécom, qu’un tel écrin permettrait peut-être de rapatrier. Et, assure-t-il, le potentiel est considérable: le marché des congrès en technologies ­médicales ne cesse de croître. La Suisse peut en capter davantage. Au début du chantier, Suisse Tourisme, qui couvait le projet, indiquait que ­l’ensemble des conférences accueillies dans le pays pèserait 677 millions de francs par an et 1,9 million de nuitées. Un nouvel hôtel pour les congressistes a d’ailleurs ouvert dans le quartier nord. Le congressiste est un animal intéressant: il dépense deux fois plus qu’un touriste. Patrick Aebischer le rêve déjà s’attardant dans les labos du campus et,bientôt, au Montreux Jazz Café, qui ouvrira fin 2015.

Pierre Kaelin, le syndic d’Ecublens, a le mérite de la franchise ­lorsqu’il évoque une «stimulante concurrence avec la grande ville voisine». Passé le créneau de la science, le nouveau centre de l’EPFL marchera sur les plates-bandes de Beaulieu, voire de Montreux. «Nous n’allons pas faire Habitat et Jardin», rétorque Patrick Aebischer. Sans doute, mais certaines manifestations mixtes, ou intermédiaires, prendront place sur le campus. Les responsables évoquent des créneaux culturels, en musique classique notamment. Un nouveau salon de la médecine et de la santé, visant le grand public, est annoncé pour novembre.

Sur le campus, il se murmure que les prix seront élevés. Pour héberger son colloque dans le nouveau fleuron, il faudrait payer cher, d’autant que le complexe est une entité à part, contrairement aux structures plus classiques, les grandes salles telles que celles du bâtiment Amphimax, non loin de là, qui dé­pendent de l’Université. André ­Schneider glisse: «Nous mettons à disposition du personnel et une technologie, qui coûtent…» Mais il assure que les gens de l’EPFL ont d’ores et déjà 75% de réduction sur le prix ordinaire. Pour l’Université et le CHUV, c’est encore en discussion. Le centre a un modèle d’affaires que ses responsables ne détaillent guère. L’EPFL loue les locaux pour environ 5 millions de francs par année, auxquels s’ajoutent 2 millions de frais de fonctionnement. L’ensemble profite des bénéfices des locations des commerces voisins. Néanmoins, le nouvel écrin devra dégager d’appréciables recettes pour tourner. Il déboule ainsi à la fois sur le marché local et mondial.