Devant la justice

C’est un jugement pour le moins inattendu qui ne fera que des mécontents parmi les parties au procès. L’épicier des Pâquis a obtenu gain de cause sur l’essentiel mais a été rattrapé par l’accessoire.

Le Tribunal correctionnel n’a pas été convaincu par la thèse du procureur général Olivier Jornot faisant de ce commerçant l’instigateur maladroit de l’assassinat d’un gendarme atteint par une contrôlite aiguë. Les juges ont, par contre, estimé que le prévenu avait bien essayé de convaincre un paumé notoire d’aller taper un autre policier. Pour avoir échafaudé cette intimidation et pour avoir employé des gens au noir, l’épicier se voit infliger une peine de 2 ans et demi de prison, dont 10 mois ferme. Il ne retournera pas à Champ-Dollon où il a déjà passé 337 jours en détention provisoire.

Contradictions et lacunes

Dans le volet du prétendu «contrat» passé sur la tête du sous-brigadier des Pâquis, le volet qui a fait démarrer toute l’affaire, les ­juges soulignent que le dossier comporte trop de lacunes et de contradictions pour permettre d’emporter leur conviction au-delà de tout doute raisonnable. Ils ont eu «de la peine à croire» que l’épicier irait jusqu’à faire tuer un agent pour de banales chicanes. Cela paraît «totalement disproportionné par rapport aux enjeux», ajoute la décision.

Certes l’épicier a bien pu rencontrer le jeune Kacem, adolescent maghrébin en délicatesse avec les lois, au mois de janvier 2012 et lui avoir parlé de cet îlotier qu’il détestait. Le jeune a été constant dans ses déclarations et un témoin protégé est venu les corroborer. A décharge toutefois, le tribunal relève que l’existence et le moment d’une deuxième rencontre entre l’épicier et son «tueur à gages», ce 2 mars 2012, n’ont pas pu être établis à satisfaction.

Sur cette rencontre capitale, trois hypothèses sont formulées en rapport avec les images de la rue, la localisation du portable du prévenu, son emploi du temps et les déclarations du jeune Kacem. Rien ne concorde vraiment pour permettre de retenir que les deux se sont effectivement vus et parlé, notamment vers 18h30, heure que donne l’adolescent.

Une chronologie qui n’apparaît pas logique aux yeux des juges puisque ce même Kacem est allé confier ce sombre dessein au témoin protégé en fin de matinée déjà. Or, il disait n’avoir pas pris la proposition au sérieux lors de la première entrevue du mois de janvier. Les juges regrettent de n’avoir pas pu procéder à l’audition de Kacem qui s’est évaporé depuis sa sortie de prison.

Ils déplorent aussi certaines lacunes de l’enquête et le peu de curiosité de la police lors du visionnement de la vidéo du kebab d’en face ou lors de l’analyse de la géolocalisation du portable de l’épicier qui se trouvait près de la frontière française ce jour-là. Des questions sur ce point auraient pu permettre de découvrir l’existence de son appartement d’Ambilly (F) avant l’ouverture du procès.

Témoin jugé crédible

Bien présent à la barre des témoins, un autre protagoniste de ce dossier, le profil marqué par l’alcool, les drogues, la bagarre et l’oisiveté, a pourtant réussi à convaincre le tribunal de sa grande crédibilité. C’est lui qui, emmené au poste par des policiers qui recherchaient d’utiles renseignements sur ce dangereux épicier, s’est soudain souvenu d’un lointain épisode au cours duquel il s’est fait proposer 6000 francs pour «taper» un agent.

Aux yeux des juges, cette discussion est établie par les «déclarations précises» du témoin et doit être assimilée à une tentative d’instigation à lésions corporelles graves car, pour une telle somme, les conséquences de l’acte devaient être sérieuses. Les juges n’ont pas vu dans cet épisode de disproportion manifeste entre violente correction et désagréments causés par le contrôle des ventes tardives d’alcool. Ils y ont discerné une gradation du comportement de l’épicier qui avait déjà menacé par la parole un fonctionnaire trop regardant.

Pour fixer la peine, le tribunal relève le mobile égoïste de l’épicier qui a agi par appât du gain ainsi que l’absence de collaboration à l’enquête. Son acquittement sur le volet principal lui vaudra tout de même une indemnité de 15 000 francs ainsi qu’une participation de 30 000 francs à ses frais de défense. Une défense qui ne s’arrêtera pas en si bon chemin a déjà annoncé Me  Homayoon Arfazadeh.