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L’Espace Mittelland prend le pouvoir

Quatre conseillers fédéraux vivent dans la zone d’influence bernoise. La Suisse des grandes villes sort du gouvernement

L’élection d’Alain Berset récompense une génération d’élus fribourgeois champions de la classe politique romande; elle sacre également un enfant du Mittelland, qui devient – et de loin – la région la plus représentée au Conseil fédéral.

Johann Schneider-Ammann (Langenthal, BE), Simonetta Sommaruga (Köniz, BE), Didier Burkhalter (Neuchâtel) et Alain Berset (Belfaux, FR): quatre des sept conseillers fédéraux vivent à moins de 45 kilomètres de la capitale fédérale. Et les grandes villes du pays n’ont plus de représentants au gouvernement, à l’exception… de Berne.

Fruit des circonstances plus que d’un choix délibéré du parlement, cette nouvelle donne n’est pourtant pas dépourvue de signification. «Le Mittelland représente l’alliance entre l’administration fédérale, les campagnes et l’industrie de l’Arc jurassien, analyse le conseiller communal et géographe yverdonnois Pierre Dessemontet (PS). Il se sentait périphérique, il devient le centre politique du pays. En quelque sorte, il dit aux métropoles: «On gère la maison pendant que vous faites tourner l’économie.» Mais c’est peut-être une bonne nouvelle pour la Suisse, parce qu’il n’est pas sain que les plus gros aient toujours le pouvoir. C’est aussi le triomphe de l’esprit de consensus sur la politique tranchée, qui est davantage le fait des aires métropolitaines.»

Le conseiller aux Etats Urs Schwaller (PDC/FR) acquiesce: «C’est une chance pour le pays. Parce qu’au-delà des clichés, c’est vrai que l’esprit de consensus est peut-être plus fort dans cette région. Or, le Conseil fédéral a besoin de retrouver plus d’unité que ce qu’il a connu ces dernières années.»

Un gouvernement plus consensuel en perspective? La nouvelle ne réjouit pas les amateurs de sensations fortes. «C’est le consensus que je n’aime pas, lâche le journaliste indépendant Pascal Décaillet. Celui qui n’est pas le résultat d’un processus dialectique mais qui est donné a priori. Gagnée par «l’esprit Mittelland», l’Assemblée fédérale s’est débarrassée du surmoi UDC et a choisi des conseillers fédéraux moyens. Des représentants d’une Suisse occidentale qui n’est pas celle des citadins excités mais des campagnes tranquilles. Elle a mis les gentlemen-farmers au pouvoir!»

L’élection de mercredi marque aussi «l’éviction de la Suisse métropolitaine», estime Pierre Dessemontet: «C’est la première fois depuis longtemps que Vaud ou Genève ne sont plus au gouvernement. Est-ce un problème? Je ne crois pas. La métropole lémanique peut se défendre toute seule. Mais en perdant un relais à Berne, elle devra être attentive à ne pas disparaître de la carte fédérale.»

Pour l’ancienne syndique de Lausanne Yvette Jaggi, «la Suisse des villes a laissé la périphérie intérieure aux commandes. Cela procède de cette allergie des Suisses à se penser comme urbains. L’anti-urbain reste une donnée fondamentale de la politique fédérale et la représentation des villes ne cesse de diminuer. Le souverainisme cantonal s’interpose entre les villes et la Berne fédérale. Mais ça n’est pas dramatique: les conseillers fédéraux sont élus en fonction de leur étiquette politique plus que de leur origine.»

Pas davantage d’inquiétude pour le conseiller national Fathi Derder (PLR/VD), qui avait pourtant fait de la défense du dynamisme lémanique un argument de campagne: «C’est un peu dommage que l’Arc lémanique ne soit plus représenté, c’est la raison pour laquelle je soutenais Pierre-Yves Maillard. Mais il faut sortir de cette logique de conseillers fédéraux rivés à leur origine. Didier Burkhalter défend parfaitement le monde de la recherche et l’excellence lémanique, et Alain Berset sera aussi capable de défendre la région.» Au sortir de son élection, ce dernier s’est d’ailleurs défini comme Romand avant tout: «En tant que Fribourgeois, je me considère plus proche de Lausanne que de Berne.»

Mittelland surreprésenté, Suisse des villes oubliée: pour le conseiller en communication Marc Comina, l’affaire est un détail: «Le séisme du jour, c’est la rupture formelle de la concordance et donc le changement de système. La représentation géographique n’est qu’un facteur d’équilibre parmi d’autres. Dans des circonstances normales, on aurait pu s’inquiéter que l’Arc lémanique n’ait plus de représentant. Mais en l’occurrence, c’est secondaire.»

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