Depuis trois semaines désormais, la Suisse est plongée dans un confinement partiel. Le Conseil fédéral, qui a décrété le droit d’urgence jusqu’au 19 avril prochain, doit en principe trancher cette semaine s’il entend prolonger cette situation qui pénalise fortement l’économie. A l’heure où la courbe des nouveaux cas de coronavirus a tendance à s’aplanir, les milieux économiques font monter la pression sur le gouvernement. Dans la presse dominicale, la présidente du PLR, Petra Gössi, réclame en effet la réouverture de tous les commerces qui peuvent respecter les mesures de sécurité de l’Office fédéral de la santé publique. Réplique d'Alain Berset: «Pour l’instant, il semble illusoire de penser que nous pourrons faire beaucoup de changements d’ici le 20 avril.»

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Personne ne s’attend d'ailleurs à ce que le Conseil fédéral change radicalement de ligne après Pâques. «Le pic de l’épidémie n’est pas encore atteint», a répété ce samedi Daniel Koch, le chef de la division des maladies transmissibles à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). La Suisse déplore désormais plus de 600 décès et le nombre de cas continue de progresser, mais la courbe s’est infléchie. C’est déjà une bonne nouvelle, car cela permet aux hôpitaux de ne pas être débordés.

Ces premiers signaux positifs font frémir l’économie, à vrai dire surtout en Suisse alémanique. En Suisse romande, où trois cantons (GE, VD et VS) font partie des cinq les plus touchés par le coronavirus, l’Union patronale suisse (UPS) et les chambres de commerce ont tenu une conférence téléphonique ce vendredi 3 avril. Les avis sont unanimes sur un point capital: la primauté de la santé publique. Ce samedi, le Secrétariat d’Etat à l’économie et l’OFSP ont confirmé avoir procédé à un échange de vues, mais sans en dire plus.

L’expérience chinoise de Magdalena Martullo-Blocher

Outre-Sarine, des voix commencent à réclamer une stratégie de sortie de crise. L’association faîtière Economiesuisse reste pourtant prudente. «Le fait que le Conseil fédéral ait annoncé plancher sur une reprise des activités économiques est un signal très important, même si la santé sur le lieu de travail reste une priorité absolue», déclare sa directrice, Monika Rühl. En revanche, Magdalena Martullo-Blocher, CEO d’Ems-Chemie, se montre beaucoup moins nuancée. La vice-présidente de l’UDC, par ailleurs membre du comité élargi d’Economiesuisse, estime que «la population non menacée doit être autorisée à reprendre le travail».

Dans un éditorial publié ce vendredi sur le site de l’UDC, la politicienne s’exprime en patronne d’entreprise et appelle la Suisse à suivre l’exemple de la Chine, où Ems-Chemie a rouvert ses cinq usines. «Là-bas, la reprise de certaines branches économiques est un succès, car elle s’accompagne de strictes mesures d’hygiène, comme l’obligation de porter un masque», note-t-elle.

Cette offensive de l’UDC a fait voler en éclats l’unanimité des partis tous unis au soir du 16 mars pour approuver la décision du Conseil fédéral décrétant le confinement partiel de la population. Le 1er avril, le PLR a lui aussi réclamé un plan de sortie de crise, mais sans fixer de date précise. «Une planification est nécessaire non seulement pour l’économie, mais aussi pour la population, de manière à l’aider à supporter l’épreuve psychique qu’on lui impose», explique le conseiller national vaudois Olivier Feller.

L’avertissement des syndicats

Pour la gauche en revanche, pas question d’assouplir les ordonnances décidées dans l’urgence. C’est prématuré, selon le chef du groupe socialiste, Roger Nordmann: «Il faut attendre d’en savoir plus sur l’évolution du virus. Ce serait remplacer l’incertitude par l’erreur que d’abandonner les mesures actuelles.» Même son de cloche chez les syndicats. Vice-président d’Unia, Aldo Ferrari pointe du doigt la dichotomie qu’il observe entre la Suisse du télétravail, qui fonctionne, et celle du terrain dans les entreprises, où les mesures de sécurité sont «insuffisamment appliquées et contrôlées» à ses yeux. «Un redémarrage précipité aurait des conséquences pires que l’application des mesures actuelles», avertit-il.

Dans les gouvernements cantonaux, les Romands en appellent eux aussi au maintien de l’état d’urgence. «C’est une crise sanitaire et sa sortie doit s’appuyer sur des critères sanitaires, nous ne sommes pas dans la situation d’envisager le scénario d’un déconfinement, même si je reste optimiste sur le fait qu’il va arriver», estime la présidente du gouvernement vaudois, Nuria Gorrite. «Pour l’instant, notre urgence est de faire respecter les directives de l’OFSP», ajoute Jean-Nat Karakash, chef du Département neuchâtelois de l’économie. A Fribourg, le conseiller d’Etat Jean-Pierre Siggen, président de la Conférence latine des chefs de l’instruction publique, acquiesce: «Il ne faut pas relâcher l’effort trop tôt. Mais ce serait un grand soulagement si nous arrivions à reprendre l’école quelques semaines avant l’été.»

Les 8 et 15 avril, le Conseil fédéral tiendra deux séances décisives. L’économie attend de lui une stratégie qui lui offre «une prévisibilité». Plus précisément, une reprise des activités par étapes, quitte à prendre des mesures de précaution supplémentaires. «Il est temps de passer d’une chirurgie de guerre à une chirurgie plus fine», résume le directeur de la Fédération des entreprises romandes, Blaise Matthey.


Monika Rühl: «Des milliers d’emplois sont en jeu»

Monika Rühl, directrice de l’association faîtière Economiesuisse, attend du Conseil fédéral des solutions «différenciées, proportionnées et pragmatiques» en vue du déconfinement. Elle propose que des tests de dépistage à large échelle soient réalisés.

Le Temps: Qu’attendez-vous comme signal du Conseil fédéral pour l’après-19 avril?

Monika Rühl: La santé sur le lieu de travail est une priorité absolue. Le Conseil fédéral a annoncé il y a une semaine qu’il planchait sur la reprise progressive des activités économiques. C’est un signal très important, car il faut éviter qu’à la crise sanitaire ne s’ajoute une profonde et longue crise économique. Des milliers d’emplois sont en jeu. La santé et le travail sont compatibles: de nombreuses entreprises industrielles, épiceries et établissements sanitaires ont prouvé ces dernières semaines que l’activité économique peut être assurée pour autant que les mesures sanitaires soient strictement respectées.

Si le droit d’urgence persiste, proposez-vous un retour à la normale par étapes?

Oui. Nous sommes conscients que la reprise devra se faire progressivement et de manière contrôlée dans les secteurs soumis à l’interdiction d’exercer. Il s’agit d’éviter une recrudescence de la pandémie. Concrètement, cela passera par des solutions spécifiques par secteur d’activité. Nous y travaillons. L’exposition au risque des différentes industries, régions et groupes de population doit être prise en compte avec des solutions différenciées, proportionnées et pragmatiques.

Comment comptez-vous procéder, concrètement?

Idéalement, des tests à large échelle devraient être réalisés au plan national, tout en sachant que ceux-ci ne remplaceront pas le maintien des mesures d’hygiène et de distance sociale. Parallèlement, il s’agira d’instaurer des règles sectorielles pour éviter les rassemblements de clients et de collaborateurs en nombre.