L’esprit de Bâle inspire les deux présidents socialistes

Parlement Rencontre avec Stéphane Rossini et Claude Hêche qui présideront les Chambres fédérales

Ouverture, solidarité et cohésion nationale sont les défis de demain

Où donc, ailleurs qu’à Bâle, réunir les deux socialistes romands, Stéphane Rossini et Claude Hêche, qui présideront, dès le 24 novembre, le premier le Conseil national, le second le Conseil des Etats?

Deux socialistes à la tête des Chambres fédérales, une conjonction politique qui ne s’est jamais produite dans l’histoire du parlement. D’autant plus remarquable que la présidence de la Confédération sera assumée l’an prochain par une autre socialiste, Simonetta Sommaruga.

Deux socialistes à Bâle, donc. Ville où, un siècle après le Congrès de l’Internationale socialiste de 1912 pour la paix et le carnage de la Grande Guerre de 1914-18, les discours de l’Allemand August Bebel et du Français Jean Jaurès prennent une singulière résonance avec le conflit en Ukraine. Bâle, port sur le Rhin, ce fleuve qui donna naissance à l’Europe unie, et où le vote du 9 février contre la libre circulation paraît surréaliste.

Le Valaisan Stéphane Rossini aurait volontiers choisi Olten, haut lieu du socialisme. Cité qui donna son nom au Comité présidé par Robert Grimm, lequel organisa la grève générale de 1918. Le Jurassien Claude Hêche souhaitait, lui, un lieu tourné vers l’Europe.

Rendez-vous au Volkshaus, la Maison du peuple, revisité par le bureau d’architectes Herzog et de Meuron, dans le «Petit-Bâle», le quartier jadis populaire et cosmopolite sur la rive droite du Rhin.

«J’ai de Bâle l’image d’une ville ouverte, tolérante et partagée entre trois pays, la Suisse, l’Allemagne et la France. On est en Suisse, mais déjà à l’étranger. Le Rhin n’y évoque pas une frontière, mais un lien, un moyen de transport, une échappée jusqu’à Rotterdam, évoque Claude Hêche. Enfant, j’y venais en visite chez mon parrain et ma marraine, petit campagnard à la ville. Quand on est à Bâle, que l’on entend parler le dialecte, l’allemand ou le français avec l’accent alsacien, on se dit que le vote du 9 février est ici hors du temps, irréel. Comment contingenter les frontaliers, encercler la ville d’une nouvelle frontière hermétique?»

Stéphane Rossini, qui se souvient avoir porté, enfant, le maillot du N° 8 du FC Bâle, Karl Odermatt, a une relation plus factuelle et politique avec Bâle. Etudiant en sciences politiques à Lausanne, c’est le professeur Henri Rieben qui lui a ouvert des perspectives plus politiques et européennes: «La référence en matière de coopération transfrontalière c’était alors la Regio Basiliensis, la collaboration avec les régions voisines de France et d’Allemagne.»

Cela amène le futur président du Conseil national à s’interroger sur le vote du 9 février et le fonctionnement de la démocratie directe. «Le décloisonnement géographique et culturel des Bâlois, qui remonte à plusieurs siècles, est très différent de ce que l’on peut vivre dans d’autres régions frontalières comme le Tessin ou Genève. Bâle ne connaît ainsi pas de courants politiques d’exclusion ou de rejet. On a ici une approche moins crispée de l’autre. On pourrait s’en inspirer en politique fédérale», songe-t-il.

Et puis, pour ce spécialiste de la politique sociale, à Bâle on ne peut que se souvenir de la figure emblématique du père de l’Etat social, Hans Peter Tschudi. Encore que, avoue-t-il, «j’aie du mal avec les figures tutélaires. On le présente comme le père de l’AVS, mais Hans Peter Tschudi n’est qu’une des personnalités de cette construction. Il incarne l’aspiration de la société de l’époque à plus de justice et de solidarité.»

Précisément, que reste-t-il de la solidarité comme valeur socialiste, dans une société individualiste et narcissique? s’interroge Stéphane Rossini. Le slogan des Jeunes socialistes valaisans, par exemple, lors des élections de 2011, ce n’était ni la justice sociale ni la solidarité, se souvient-il, mais «Défendons le Valais à Berne!». Pour eux, l’approche de la solidarité était d’abord régionale. Manifestement, cela laisse songeur le premier citoyen du pays. «La solidarité, c’est la base de la cohésion sociale. Et, sans elle, il n’y a pas de cohésion nationale. C’est le grand défi du pays, à l’heure où l’aide sociale est remise en cause par ceux qui prétendent défendre les valeurs de la Suisse.»

Mais Stéphane Rossini en a bien conscience, si la notion de solidarité est vitale pour la gauche, son adaptation aux réalités actuelles, notamment financières et démographiques, est bien plus difficile à faire passer à gauche qu’à droite de l’échiquier politique. «J’en ai fait l’expérience en quinze ans de carrière parlementaire, les adversaires les plus farouches à mes propositions de modernisation de la politique sociale n’étaient de loin pas toujours à droite.»

Dans une société riche, le seuil pour dépasser l’individualisme est très haut, même au PS, estime-t-il. Pour Claude Hêche, la question fondamentale posée au PS est d’assurer un minimum d’adhésion à des valeurs communes dans un parti aux courants très marqués et aux intérêts divers: syndicalistes, classe moyenne, militants des villes ou de cantons périphériques. C’est donc la question des politiques publiques qui est posée. Le Jurassien est ainsi très sensible au maintien d’un service public fort, y compris et surtout dans les régions décentrées. Pour éviter un développement différencié. Car sinon l’opposition entre les régions frontalières, avec les cantons-villes, et en face les zones rurales de Suisse centrale se retrouvera dans d’autres votations.

Ce qui est certain pour les deux nouveaux présidents, c’est que la préservation d’un noyau de justice sociale et de solidarité est aujourd’hui fragilisée par les restrictions budgétaires, la concurrence fiscale, les mesures dites de «consolidation». Que l’on peut résumer en une expression, selon Stéphane Rossini: «le rôle de l’Etat» face à la tendance à la privatisation.

«Même au Parti radical, qui fut le fondateur de l’Etat et donc d’un cadre assurant la cohésion sociale, l’influence ultralibérale de l’UDC se fait sentir, regrette Claude Hêche. L’individualisme domine, le sens du collectif se perd.»

Mais c’est surtout la dérive de la démocratie directe, toujours sous l’influence du parti de Christoph Blocher, qui inquiète le président du National et son collègue des Etats. La multiplication des initiatives ne menace-t-elle pas de bloquer les institutions, notamment quand la tentation est de passer à des textes dits «de mise en œuvre» qui vont jusque dans les détails? Et empiètent sur le travail du parlement?

«Pour l’instant, cela fonctionne encore, admet Stéphane Rossini, mais cela ne durera pas longtemps.» Selon lui, les partis, y compris le sien, doivent faire leur autocritique. «L’initiative est devenue un instrument de marketing. Les partis, y compris le PS, sont devenus des entreprises à la recherche de clients avec pour dividendes les gains électoraux. Or, la multiplication des modifications constitutionnelles aboutit à une absence de cohérence politique.» On perd de vue le but général de la politique. «Mon parti devrait avoir la capacité de décider de lui-même de limiter les initiatives», admet finalement le Valaisan. En fait, ajoute Claude Hêche, c’est aussi la responsabilité du parlement. «Trop souvent les parlementaires ont peur d’invalider une initiative quand cela se justifierait. Nous sommes tétanisés face à l’UDC», admet-il.

L’esprit de doute – quand la certitude rend fou, selon le «Bâlois» Friedrich Nietzsche – plane encore sur les bords du Rhin.

«L’initiative est devenue un instrument de marketing… Le PS devrait avoir la capacité de les limiter lui-même»