Le chemin s’étire au fil de la Suze, de Sonvilier à Saint-Imier. Le jeu de piste sur les traces de Michel Bakounine commence sur le sentier d’asphalte et de glaise qui borde le courant têtu de la rivière. Le révolutionnaire russe a vécu, voyagé et rêvé d’insurrection un peu partout en Suisse à partir de 1843. Zurich, Bâle, Clarens, Genève et Berne dessinent une géographie désordonnée de ces allers et retours incessants.

Pourtant, c’est dans ce vallon du Jura bernois que la mémoire de son passage et de ses idées résiste le mieux à l’érosion du temps. L’Espace Noir, une coopérative établie dans le bourg, cultive son héritage au quotidien. Plus exceptionnelle, la Rencontre internationale de l’anarchisme, du 8 au 12 août à Saint-Imier, relancera le débat cent soixante ans après le congrès de l’Internationale antiautoritaire de 1872. Marx venait d’excommunier Bakounine. Rassemblés dans un hôtel de la ville, le banni et ses partisans ripostèrent en affirmant leur originalité irréductible face aux diktats de la centrale communiste.

Au printemps 1871, Michel Bakounine arpente le chemin aux abords de la Suze. Sa respiration pesante résonne dans la combe. L’homme qui a fui les geôles tsaristes et participé aux révoltes qui incendient les capitales européennes au XIXe siècle, est un «immense colosse» de 57 ans. Il fume, boit et mange comme un ogre. Il se rend au restaurant La Clef. Là, entre avril et la mi-mai, l’inspirateur des mouvements antiautoritaires prononce trois conférences mémorables sous les vivats des anarchistes jurassiens. Aujourd’hui, La Clef a disparu. La bâtisse a été démolie en 1996. Un «espace d’implantation d’entreprises» occupe le promontoire à l’entrée occidentale de Saint-Imier.

A l’époque, le restaurant sert de Stamm à la Fédération jurassienne de l’Association internationale des travailleurs. L’organisation a été créée à Sonvilier le 12 novembre 1871. James Guillaume et Adhémar Schwitzguébel en sont les chefs de file. Le premier, fils d’un conseiller d’Etat neuchâtelois, enseigne à l’école industrielle du Locle. Le second est graveur.

Dès sa naissance, la fédération épouse la ligne de Bakounine contre les visées hégémoniques de Marx. L’autonomie individuelle, l’hostilité envers l’Etat parlent aux ouvriers et artisans de l’horlogerie. Guillaume et Schwitzguébel se rapprochent du Russe. A partir de 1869, le tribun fréquente la région. Il envoûte les auditoires et alimente l’espoir d’un autre monde.

En 1871, le philosophe loge à la ferme Sous le Château à Sonvilier. La maisonnée se niche toujours dans les plis du vallon, à quelques encablures de La Clef. La ferme proprement dite se superpose à l’habitation. Dans la cour, un chien batifole, un enfant pédale, un couple âgé bavarde. Au loin, les vaches ruminent dans la brume de juin.

Oui, c’est bien la ferme Bakounine. Non, ils ne savent pas dans quelle chambre il dormait. Des groupes de curieux passent de temps en temps, confirme madame. Monsieur déplore l’état de délabrement de la bâtisse. Construite en 1669, elle souffre. Les boiseries élégantes de la terrasse moisissent. Classée et protégée, la maison mérite quelques travaux de rénovation. Malheureusement, se désole encore monsieur, l’argent manque.

Depuis la ferme, il faut vingt minutes à pied pour regagner Saint-Imier. L’Hôtel Central se souvient à peine du congrès de l’Internationale antiautoritaire. Le rendez-vous avait été organisé à la hâte le 15 et 16 septembre 1872 après l’exclusion de Bakounine et de James Guillaume de l’Association internationale des travailleurs (AIT). Marx avait obtenu la mise au ban des deux adversaires quelques semaines plus tôt à La Haye. Une quinzaine de délégués du Jura, de France, d’Italie et des Etats-Unis se retrouvent dans les salons de l’hôtel appelé alors «de la Maison de ville». Tous, Bakounine en tête, revendiquent leur credo contre le diktat de l’auteur du Capital.

Un siècle et demi plus tard, la ferveur des insurgés s’est évanouie. Sous le soleil pâle du XXIe siècle, le bâtiment se cherche un destin. Une lente rénovation devrait le transformer en logements et commerces. Pour l’heure, il contemple immobile la place du Marché en chantier. Au sous-sol, une boîte de nuit fait danser les noctambules.

L’aphasie du Central contraste avec le bouillonnement permanent de l’Espace Noir voisin. Depuis 1984, la coopérative vit en autogestion. Les lieux sont à la fois un espace culturel, une agora, une taverne. Michel Némitz, commis à l’administration et porte-parole, explique comment le centre s’inscrit dans la tradition libertaire du Jura. La Première Guerre mondiale a brisé l’élan des mouvements anarchistes. Avec la chute du mur de Berlin, la faillite des systèmes communistes et les déboires du libéralisme, explique-t-il, les pratiques antiautoritaires «ressurgissent comme une alternative crédible».

Le bourg – fleuron horloger frappé par des crises économiques à répétition – incarne ce renouveau. Le congrès du mois d’août en marquera l’apothéose. Non sans ironie, Michel Némitz, dont la carrure et la crinière rappellent Bakounine, signale l’inscription de «l’anarchisme à Saint-Imier» dans la liste des traditions vivantes du canton de Berne. Inventaire établi dans le cadre de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

En un tour de train, les Montagnes jurassiennes se confondent avec les collines locarnaises. Bakounine, avec sa jeune épouse Antonia, s’installe au Tessin à partir de 1869. L’éternel révolté quitte Genève et la Riviera vaudoise où il a passé deux ans, entrecoupés de va-et-vient aux quatre coins de l’Europe, de la Suisse et du Jura justement. Bakounine loue d’abord un petit appartement à Locarno. «C’est le paradis», savoure-t-il, orphelin de Priamoukhino, l’autre jardin d’Eden où il est né. Ensuite, dès 1873, il s’établit à La Baronata, sur les hauteurs de Minusio.

Il acquiert la propriété qui surplombe le lac Majeur avec Carlo Cafiero. Le riche héritier italien, militant anarchiste, finance l’affaire et la réfection de la villa. Car Bakounine n’a pas un sou. A la barbe de ses origines aristocrates, c’est un désargenté chronique. La demeure servira d’habitation et de base arrière pour les anarchistes transalpins, imagine le Russe. L’acquisition pourrait également lui ouvrir les portes de la nationalité suisse et le mettre à l’abri des multiples mandats d’arrestations qui le menacent.

En 1874, après l’enthousiasme des débuts, les choses se gâtent. La Baronata est un véritable gouffre. Des travaux sans fin, en vue de la construction d’un deuxième édifice, ainsi qu’un train de vie somptuaire engloutissent la fortune de Cafiero. Le pourvoyeur de fonds coupe les vivres à Bakounine. Anéanti, celui-ci doit quitter la villa.

De nos jours, le petit palais au profil méditerranéen bâti au XVIIe siècle par un baron du cru, est inaccessible. Un particulier vient de le rénover. La maison ressemble cependant aux croquis d’époque. Autrefois isolée, d’autres résidences se dressent aujourd’hui à ses pieds. Une route cantonale barre le chemin vers le lac. Fatalement, le séjour tourmenté de Bakounine sur la pente escarpée de la Verbanella a sombré dans l’oubli. En revanche, les Editions La Baronata, fondées en 1978 à Lugano s’enracinent dans l’histoire des lieux et de la pensée anarchiste.

Chassé de Minusio, Bakounine se rend à Bologne pour une dernière équipée. Il monte aux barricades, mais le combat échoue. Le vieux lion se réfugie à Lugano. Au début de 1875, un énième prêt lui permet d’acheter une villa à l’ombre du mont San Salvatore. L’adepte de Hegel envisage de la transformer en coopérative agricole exemplaire. Hélas, la maladie le rattrape au mois de juin 1876.

Bakounine s’empresse de consulter le docteur Adolf Vogt à Berne. C’est un vieil ami de trente ans. Malgré les soins, le géant affaibli décède le 1er juillet. La dépouille est rapidement mise en bière le 3 à cause de la chaleur qui étouffe la ville. Vogt déclare à l’officier d’état civil que le défunt était «rentier» plutôt que «révolutionnaire professionnel», rapporte Madeleine Grawitz, dans sa biographie de Bakounine (Ed. Calmann-Lévy, 2000). Marx gît à Londres sous la même étiquette.

Le jeu de piste s’achève au Bremgartenfriedhof de Berne, cimetière accolé à l’Hôpital de l’Ile. La tombe occupe le lot 68 sur l’emplacement 9201. Il faut s’égarer parmi les morts pour la retrouver. «Des militants anarchistes viendraient parfois déboucher le champagne sur la fosse en son honneur», raconte Michel Némitz. Ce vendredi d’été, la moiteur de l’après-midi exalte la quiétude vertigineuse du tombeau. Une épitaphe ultime accompagne le sommeil éternel de Bakounine: «Rappelez-vous de celui qui sacrifia tout pour la liberté de son pays.» La Russie, certes. Mais l’être humain, également, dont l’exilé avait fait sa patrie.

Le défunt était «rentier», déclare son médecin, taisant sa vie de «révolutionnaire professionnel»