A droite de la route qui monte en direction de la petite station de Vercorin, à 1300 mètres d’altitude, la forêt est dense et touffue. A gauche en contrebas, on aperçoit le village de Chalais tout juste éclairé par le soleil. Depuis la voiture qui file sur la route escarpée, les maisons disparaissent par intermittence derrière des bosquets de peupliers trembles et de bouleaux recouverts de givre. «Ce sont des espèces pionnières, les premières à s’installer, précise Olivier Guex, chef du Service des forêts et du paysage de l’Etat du Valais. Il y a une dizaine d’années, il y avait beaucoup moins d’arbres dans ce secteur. Si on ne fait rien, ils occuperont bientôt toute la clairière.»

Donnée pour agonisante dans les années 1980, la forêt suisse prend ses aises. Stable sur le Plateau, elle progresse dans les régions de montagne avec une régularité de métronome. En Valais, elle a gagné près de 10 000 hectares en dix ans pour atteindre 123 416 hectares selon l’IFN 3, dernier inventaire forestier national (période 2004-2007). En Suisse, elle gagne 4500 ha par an, soit la superficie du lac de Thoune.

Situé en bordure de la vallée du Rhône, Chalais a vu sa surface boisée progresser. Mais la situation est beaucoup plus préoccupante dans des vallées latérales comme le val d’Hérens. «Le phénomène est largement lié à la déprise agricole, explique Olivier Guex. Depuis 2006, la surface agricole utile a diminué de 10%. Les terres abandonnées sont très vite colonisées. C’est une tendance très difficile à contrer.»

Fort de ce constat, le Service des forêts et du paysage a édité en septembre dernier un guide à l’intention des communes. Objectif: leur permettre d’identifier les surfaces prioritaires où il faut empêcher le reboisement naturel. «Il faut intervenir uniquement où il y a une chance de succès, reprend le haut fonctionnaire. Sinon, ce n’est pas la peine. Défricher coûte cher: pour un hectare de forêt, la facture varie entre 10 000 et 25 000 francs en fonction de la densité de boisement et de la déclivité.»

Le financement des travaux de défrichement est mixte. «Entre 50% et 80% du coût total peut être couvert par des subventions octroyées par le Service cantonal des forêts, le Service cantonal de l’agriculture voire le Fond suisse pour le paysage, indique Olivier Guex. Le solde est à la charge des communes et des propriétaires.»

En Suisse, où les arbres recouvrent près d’un tiers du territoire, défricher constitue un tabou. Depuis 1874, la forêt dispose d’un article constitutionnel qui garantit sa protection (lire ci-dessous). Pour faire face à la progression des surfaces boisées, le parlement s’apprête à modifier la Loi fédérale sur les forêts. Objectif: assouplir l’obligation de compenser à 100% les surfaces défrichées par du reboisement. Accepté par le Conseil des Etats en juin, le projet est entre les mains de la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie du National (CEATE-N). Le projet devrait être soumis au plénum le printemps prochain.

Président de la CEATE-N pendant la législature qui vient de se terminer, Jacques Bourgeois (PLR/FR) souligne qu’il n’est pas question de réduire la surface de la forêt ni de remettre en question ses trois fonctions principales (protectrice, économique et sociale). «L’idée est de contenir la forêt dans un périmètre donné et de pouvoir défricher sans compenser si elle se développe au-delà.»

Le développement des surfaces boisées a un impact sur le paysage, avec la disparition des clairières et des pâturages boisés. Cette harmonisation a un impact négatif pour la biodiversité avec des espèces animales et végétales qui ne se développent qu’en zone mixte. La propagation de la forêt n’est pas non plus souhaitable pour la protection contre les crues, d’où des programmes d’assainissement spécifiques. «Cela impose des surfaces de compensation qui ne sont quasiment plus disponibles, avec une forte pression sur les zones agricoles», reprend Jacques Bourgeois, qui est aussi directeur de l’Union suisse des paysans.

Le rôle de puits de carbone des forêts évoqué dans le cadre des objectifs du protocole de Kyoto ne devrait guère être modifié par un ralentissement de la croissance de la forêt. Selon une estimation basée sur l’IFN 3, les forêts suisses stockent un demi-million de tonnes de CO 2. C’est 1% du total des émissions totales produites en Suisse en 2009 (51,84 millions de tonnes).

Dans ce contexte, le principe d’un assouplissement des conditions du défrichement devrait passer la rampe au National. «La principale question ouverte est de savoir si cette flexibilisation sera réservée aux régions qui connaissent une croissance de leur surface forestière ou si elle sera étendue à tout le pays», détaille Jacques Bourgeois.

Le Valais a anticipé la modification de la loi fédérale. «Cela va consolider notre pratique, précise Olivier Guex. Au vu de la progression constante de la forêt, cela fait plusieurs années qu’on ne reboise plus. L’argent qu’on encaisse lors des défrichements est affecté pour défricher une deuxième fois, là où la friche se développe au détriment de la biodiversité. Malgré cela, la forêt continue à gagner du terrain.»

Olivier Guex et Jacques Bourgeois ne voient qu’une solution pour freiner la progression de la forêt: renforcer le soutien aux paysans de montagne en créant des incitations pour exploiter des surfaces non rentables par le biais de la politique régionale et de la politique agricole. «L’agriculture ne fournit pas seulement des biens de consommation, souligne l’élu libéral-radical. Selon son mandat constitutionnel, elle est aussi garante de l’entretien du paysage et d’une occupation décentralisée du territoire.»

Soumise à une pression de plus en plus forte sur le Plateau (lire ci-dessous), la forêt pose des questions qui doivent être intégrées dans une réflexion globale sur les fonctions territoriales. Avec une variable à ne pas sous-estimer: les Suisses tiennent à leurs forêts, comme l’a montré en avril dernier un sondage commandé par plusieurs organisations de défense de la nature. Neuf personnes sur dix ne veulent pas déboiser pour étendre les zones à bâtir. Trois sur quatre sont opposées à l’idée d’abolir le devoir de reboisement en compensation d’une zone défrichée.