La Ville de Fribourg a été mise sous tutelle. Résumé abruptement, voilà comment se traduit l'attitude adoptée par le Service des communes (Scom) du canton envers le chef-lieu. En effet, alarmé par le gouffre abyssal de la caisse de pension communale (30 millions de francs), le Scom réclame des comptes. Dans le détail, il entend connaître la manière qui permettra à la cité des Zaehringen de redresser la situation. Surtout, il exige désormais de recevoir, simultanément aux parlementaires, tous les messages adressés au Conseil général (législatif), de façon à pouvoir donner son appréciation avant même que ce dernier ne se prononce. Enfin, la commune devra lui remettre la liste des investissements prévus ces cinq – voire dix – prochaines années, avec leurs répercussions financières.

Révélée lundi par La Liberté, l'affaire fait grand bruit. Surtout du côté du Conseil communal (exécutif), qui estime être victime d'un traitement particulier. «Sur le fond, nous ne contestons pas la décision du Scom. Par contre, nous avons été surpris par la forme. Subitement, sans aucune raison, on change les procédures. En exigeant de recevoir les messages en même temps que le Conseil général, l'autorité de surveillance soumet la Ville à un contrôle préalable, et non plus a posteriori», s'étonne le syndic, Jean Bourgknecht. A l'instar de ses collègues, ce dernier n'a en outre guère apprécié que le Scom envoie copie de ses courriers au législatif communal. «Nous n'avons rien à cacher, poursuit le syndic. Mais comment l'exécutif peut-il travailler si les informations vont directement ailleurs?»

Chef du Service des communes, Gérald Mutrux se défend d'avoir pris des mesures de rétorsion à l'égard de la capitale cantonale. Simplement, explique-t-il, quand l'affaire de la caisse de pension est devenue publique en juin dernier, le Scom ne pouvait rester sans réaction. «Les capacités financières de la Ville étaient déjà insuffisantes. Devant l'ampleur du découvert, nous n'avions moralement pas le droit de ne pas nous inquiéter pour Fribourg.» Le Scom envoie donc une lettre à la commune, au début de l'été 2004. La réponse se fait attendre. Elle survient finalement le 17 décembre – «elle a été traitée par erreur comme une lettre type», s'excuse le syndic –, suivie de peu d'un autre courrier. Pas n'importe lequel: il s'agit de la présentation du projet de salle de spectacle (théâtre) aux Grands-Places, en plein centre de la ville. Un petit bijou architectural, qui coûtera la bagatelle de 30 millions de francs.

«Deux fois 30 millions, lorsqu'on manque déjà d'argent, ça fait quand même beaucoup», poursuit Gérald Mutrux. D'où la décision de surveiller de près la capitale cantonale. «Cette démarche est conforme à la loi sur les communes, soutient Bernard Dafflon, titulaire de la chaire de finances publiques à l'Université de Fribourg – et prédécesseur de Gérald Mutrux au Scom. Celle-ci stipule que l'autorité de surveillance ne contrôle l'activité communale que sous l'angle de la légalité. Mais elle prévoit aussi que les décisions communales soient soumises au Scom pour approbation, notamment quand elles nécessitent un emprunt. Ce qui est évidemment le cas pour la salle de spectacle.» Mais comme le Conseil général a renvoyé la réalisation du théâtre à des jours meilleurs, cette vérification n'a pour l'instant plus raison d'être.

Reste qu'avec l'affaire de la caisse de pension, l'intervention du Scom apparaît déjà, aux yeux de tous les observateurs, comme largement justifiée – du reste, même le Conseil communal le reconnaît. Dès lors, pourquoi ce dernier est-il monté sur ses grands chevaux? A ce jour, deux éléments de réponse se dessinent. Primo, l'affaire survient dans un climat tendu. «Le Conseil communal s'était beaucoup impliqué dans son projet de théâtre, il s'est vexé d'avoir dû le retirer. Alors qu'il n'aurait jamais obtenu l'autorisation d'emprunter pour le réaliser», note le président de la commission financière du Conseil général, Claude Joye. Ensuite, l'irritation communale cache une question d'amour-propre. «A Fribourg, traditionnellement, les exécutifs ont toujours été forts, alors que les législatifs sont faibles et déconsidérés, observe un député au Grand Conseil habitant la capitale cantonale. Or, par sa décision, le Scom donne davantage de poids au Conseil général.»