La police fribourgeoise retrouvera-t-elle un jour un semblant de sérénité? Ebranlée par diverses crises au cours des années 90, dont la fameuse affaire Grossrieder, la voilà à nouveau en proie à de sombres turpitudes.

En vedettes (involontaires): deux agentes de la brigade des mineurs qui affirment être victimes de mobbing. Une accusation démentie par un rapport d'audit commandité par le Conseil d'Etat pour faire la lumière sur cette histoire.

«Attitudes inadéquates»

Le problème, c'est que ce rapport, dont Le Temps a pu obtenir copie, lève le voile sur des pratiques pour le moins curieuses, plus graves que les «attitudes inadéquates et difficilement admissibles de la part de certains collaborateurs et cadres de la police de Sûreté» évoquées par le directeur de la Sécurité et de la justice, Claude Grandjean, lors d'une récente conférence de presse.

C'est le dimanche 23 octobre 2005 que la bombe explose. L'une des deux inspectrices remet son arme au député broyard Louis Duc. Un geste symbolique pour exprimer qu'elle est à bout de nerfs, victime de brimades au sein de la brigade des mineurs (rattachée à la police de sûreté). Elle sera imitée deux semaines plus tard par sa collègue (l'épisode du pistolet en moins).

Climat de méfiance

Claude Grandjean ouvre alors une enquête administrative, confiée à la société Vicario consulting, à Lausanne. Qui remet son rapport d'audit le 9 février dernier, après avoir entendu, dans des locaux neutres, les deux agentes, le chef de brigade et 25 autres personnes désignées par eux.

Le consultant relève d'emblée le climat de méfiance dans lequel s'est déroulée son enquête. Ainsi, 13 personnes proposées par les plaignantes ont refusé de témoigner. Une réticence qui s'expliquerait par les pressions exercées en particulier par le chef de la Sûreté, Michael Perler. Lequel, avant même le début de l'audit, avait demandé à ses troupes de ne plus parler aux deux femmes.

Zones d'ombre

Concernant l'accusation de harcèlement psychologique, le rapport estime qu'elle doit être écartée. «Dans la durée ainsi que dans l'intensité, il n'y a pas eu de conduite unilatéralement ou répétitivement abusive», de la part du chef de la brigade des mineurs. En revanche, les agissements de ce dernier sont «graves et inadmissibles». S'ils s'étaient exercés durant une plus longue période, cela constituerait du mobbing, avertit le consultant.

Celui-ci ne conteste pas les compétences professionnelles de l'homme, mais remet par contre en cause son management et souligne ses «conduites inadéquates», ainsi que le «flou de ses demandes». Et de préciser: «Une meilleure prise en compte des réalités des deux personnes plaignantes, une plus grande reconnaissance des compétences professionnelles de chacune et, enfin, un meilleur dialogue auraient certainement atténué la situation de crise qui a pu se développer au sein de la brigade des mineurs.»

De façon plus générale, le rapport met en évidence de nombreuses zones d'ombre au sein de la police de sûreté de l'Etat de Fribourg. Comportements agressifs, irrespectueux, voire dénigrants; mise à l'écart de certains collègues, qui deviennent des boucs émissaires; consommation d'alcool sur le lieu de travail; ton brutal, voire irrespectueux sous le couvert du «fameux franc-parler de la police»: la liste est longue.

Les «connes» et les «morues»

Les policiers fribourgeois peuvent également se montrer «machistes» et ont parfois un langage fleuri. Les deux agentes en cause ont ainsi été traitées de «vieilles vaches qui n'ont rien à faire ici», de «connes» ou de «morues».

La hiérarchie en prend également pour son grade. Selon le consultant, «elle a parfois fait face aux difficultés présentes au sein de la brigade des mineurs en les ignorant». Son ingérence dans ce conflit de personnes se bornant à «inviter tout le monde à s'entendre et à faire preuve de bonne volonté, voire à inciter l'une ou l'autre des parties à envisager une autre option professionnelle.»

Après avoir pris connaissance des conclusions de l'audit, Claude Grandjean a donné mandat à Pierre Nidegger, commandant de la police fribourgeoise, de mener une nouvelle enquête sur les dysfonctionnements révélés par le rapport. Une décision qui a fait sortir Louis Duc de ses gonds. Dans une question au Conseil d'Etat, il demande que cette enquête soit confiée à une personnalité extérieure à la Direction de la sécurité et de la justice, par souci de transparence et de neutralité.

Enfin, dernier élément du puzzle, le chef de la Sûreté, Michael Perler, vient d'annoncer sa démission. Officiellement pour relever un nouveau défi à la police judiciaire fédérale. Est-ce une conséquence de l'audit? L'intéressé le nie farouchement, parlant de coïncidence malheureuse. En coulisses, on murmure toutefois que l'homme est peu apprécié de Claude Grandjean. De là à en faire un coupable désigné...