«L’Etat n’a pas cédé au Collectif No Bunkers»

Asile Le conseiller d’Etat Mauro Poggia revient sur les propos de Pierre Maudet affirmant que le collectif était une imposture

Il estime que le canton n’a pas été faible et qu’il a fait preuve de doigté dans cette affaire

Lundi, dans les colonnes de la Tribune de Genève, le conseiller d’Etat Pierre Maudet a «sifflé la fin de la récré». Il affirmait que le Collectif No Bunkers était une imposture et que 80% des requérants déboutés soutenus étaient des délinquants. Or, ce jour-là, tout le monde retrouvait le chemin de la classe, pour filer la métaphore. La Ville et le collectif annonçaient en effet qu’un compromis avait été trouvé avec le canton: les migrants quittaient la salle du Faubourg et retournaient aux abris PC, en échange d’une garantie de nouveaux logements en surface dans les mois à venir.

C’est une affaire comme Genève sait en tricoter. Avec manipulations, alliances, mensonges et récupérations politiques. Point de départ: une cause à défendre, celle de migrants logés sous terre. Pour la porter, un collectif de militants de gauche. Il appelle aux manifestations et occupe la Maison des arts du Grütli, avec la bénédiction de la Ville de Genève, à majorité rose-verte. Du coup, celle-ci est accusée par la droite d’être instrumentalisée par le collectif. Il faut dire que ses communiqués sont lénifiants vis-à-vis du combat mené par ce dernier et assassins pour le canton. Et c’est elle qui va mettre la salle du Faubourg à la disposition passagère des déboutés. La maire Esther Alder porte le dossier, on la sent investie mais un rien mal à l’aise. Pendant ce temps, le canton ne rompt pas le dialogue. Plusieurs entrevues ont lieu entre le collectif et le conseiller d’Etat Mauro Poggia, chargé des Affaires sociales. Elles vont finalement déboucher sur une solution. Mais ce ne sera pas l’hébergement des migrants chez l’habitant, dernière proposition du collectif refusée tout net. Mauro Poggia livre ici son analyse sur cette saga politique et revient sur les propos de son collègue Pierre Maudet, jugés peu collégiaux par certains.

Le Temps: Pierre Maudet arrive après la victoire. N’est-ce pas un peu tard?

Mauro Poggia: Son intervention s’inscrit dans le cadre des renvois, qui sont de sa compétence. Mais dans la mesure où un compromis satisfaisant avait été trouvé, j’ai craint un moment que ses déclarations puissent remettre en question l’évacuation de la salle du Faubourg. Sur le fond, je suis d’accord avec lui, et il n’avait pas de raison d’intervenir plus tôt. Oui, l’action du collectif est une imposture, en ce sens qu’il a pu faire croire aux migrants qu’on les mettait dans des abris pour les punir, et à la population que l’Etat était un tortionnaire. Il faut dire aussi que ce collectif n’est pas homogène. Il compte des activistes de gauche mais aussi des humanistes qui veulent faire le bien. Mais ce qui me met hors de moi, c’est le commentaire de Philippe Barraud dans Le Temps (LT du 19.08.2015), qui conclut à un manque de courage des autorités, qui plieraient devant les collectifs, fossoyeurs de la démocratie. Alors que nous avons précisément privilégié le dialogue pour résoudre un problème réel. Le bilan de ce dialogue ne doit pas amener à constater la faiblesse de l’Etat, bien au contraire. D’abord parce que les requérants déboutés sont retournés aux abris, ensuite parce que tous les services de l’Etat se sont employés à trouver des solutions alternatives, reconnaissant que cette forme d’hébergement n’est pas une solution à long terme. L’Etat n’a pas cédé, il faut que la population le sache.

– N’est-ce pas plutôt les propos de Pierre Maudet qui ont brouillé le message de l’Etat?

– Non. Le risque aurait été qu’il soit perçu comme le garant du respect des lois et moi comme celui qui emprunte les chemins de traverse. Mais le fait qu’une solution satisfaisante ait été trouvée dissipe ce risque. C’est la preuve que le canton n’a pas été faible, et que le Conseil d’Etat est resté uni.

– Au contraire de la Ville? A-t-elle été instrumentalisée par le collectif?

– Je pense que la Ville a manqué de courage. J’ai peu goûté ses communiqués de presse la présentant comme la championne des droits humains. Car pendant que le canton travaillait, la Ville ne faisait rien. Elle a toléré l’occupation de la Maison des arts du Grütli, puis elle a mis à disposition la salle du Faubourg. Elle n’a avancé aucune solution durable, tout en prétendant que le Conseil d’Etat était inactif.

– Pourquoi n’avoir pas dit plus tôt que les déboutés défendus comptaient parmi eux des délinquants, comme l’affirme maintenant Pierre Maudet?

– Que l’aspect sécuritaire soit resté en retrait est une bonne chose. La Ville a toléré l’hébergement au Grütli, puis pris la responsabilité de l’hébergement à la salle du Faubourg. Le canton n’avait donc aucune légitimité à intervenir sur le plan policier. En revanche, nous avons repris la main lorsqu’il a été question de loger ces migrants chez des habitants. Là, nous nous sommes montrés fermes et avons refusé. J’ajoute que mon rôle n’était pas de stigmatiser ces personnes, car la délinquance n’est pas de mon ressort, mais de celui de Pierre Maudet. Elle n’est pas non plus une raison pour ne pas trouver de solutions d’hébergement plus dignes que les abris PC pour l’ensemble des migrants. Au problème humain et sanitaire de ceux-ci s’ajoute aussi le problème financier, puisque l’hébergement en abri coûte 50% plus cher à l’Etat que des solutions en surface. C’est donc encore un faux procès que l’on nous a fait en nous accusant de vouloir économiser sur le dos des plus démunis. Enfin, quand on sait que 60% des requérants restent finalement chez nous, on comprend qu’on ne puisse pas les loger durablement sous terre, en vue de leur intégration.

– Quand des bâtiments seront prêts à l’accueil, des critères d’attribution seront mis en place, notamment un casier judiciaire vierge. Le collectif a-t-il compris que certains de ses protégés resteront dans les abris?

– Je pense que oui. Il voudrait d’ailleurs que d’autres critères soient retenus, comme la durée déjà passée en abri. Je n’y suis pas fermé, ces critères ne sont pas définitivement établis. Il serait en effet incohérent de tolérer la présence de personnes déboutées, le temps de les renvoyer – ce que nous faisons –, mais de les loger volontairement d’une mauvaise manière quand on peut les loger mieux. Mais il va de soi que les nouveaux arrivants seront prioritaires.

– En privilégiant le dialogue, avez-vous tiré la leçon de l’affaire Ayop, ce jeune requérant qui n’a finalement pas été expulsé sous la pression de la rue?

– Ceux qui ont interprété ce renoncement au renvoi comme une faiblesse se trompent. L’Etat n’avait pas suffisamment de garanties quant à la faisabilité de ce renvoi sur le plan sanitaire, il fallait donc y surseoir provisoirement. Mais il n’est pas exclu que le collectif l’ait ressenti comme un appel d’air pour engager une nouvelle lutte.