«En 2003 et en 2004, 28% des conscrits admis dans les centres de recrutement de l'armée avaient été dirigés vers un psychologue. Cette année, le taux atteint 38%!» Commandant du recrutement à l'état-major du personnel de l'armée, le colonel Philippe Rebord consulte avec un brin d'inquiétude les dernières statistiques qui sont en sa possession, et qui traduisent l'emprise grandissante des problèmes de société sur les jeunes appelés suisses.

La disparité très forte des taux d'aptitude entre les cantons urbains (Bâle-Ville, 40,4%) et les cantons ruraux (Nidwald, 79,6%) confirme cette tendance. Et même si le résultat final, au terme de l'école de recrues, atteint les quelque 60% d'enrôlement au sein de la milice, certains se demandent toutefois s'il ne faudra pas assouplir les règles de sélection dans les années à venir afin d'atteindre les objectifs de renouvellement d'une armée qui est pourtant destinée à maigrir encore.

Le nouveau mode de recrutement vit actuellement sa troisième année. De manière générale, la méthode, qui consiste à tester les conscrits sur trois jours de façon très complète, dans des centres ad hoc (à Lausanne pour la Suisse romande), afin de pratiquer la plus grande sélection possible avant l'entrée à l'école de recrues, fait ses preuves: le taux de renvoi lors des 18 (ou 21) semaines initiales a fortement diminué, compensant la nette augmentation des décisions de non-aptitude lors du recrutement. Du reste, le test suisse fait figure de pionnier: il a été présenté cette année dans le cadre d'un congrès de médecine militaire à Saint-Pétersbourg.

Mais à long terme, certains dirigeants de l'armée se font quelques cheveux blancs. «Ma mission est d'assurer le renouvellement des contingents de l'armée, poursuit Philippe Rebord. Or, les spécialistes me disent qu'à l'horizon 2020, la maladie numéro un en Suisse, y compris chez les jeunes, sera la dépression. Nous finirons donc par descendre régulièrement sous la barre des 60% d'aptes au terme de l'école de recrues. Et même si la révision 2008-2011 d'Armée XXI conduit à une réduction des effectifs, avec la baisse constante de l'âge moyen auquel les personnes astreintes terminent leurs obligations militaires, nous devrons trouver des solutions pour remonter à 68% d'aptitude afin d'obtenir un taux de renouvellement satisfaisant.»

Quelles solutions? Le colonel Philippe Rebord évoque la réintroduction formelle de l'aptitude différenciée, qui a officiellement disparu avec l'introduction d'Armée XXI. Dans les faits, les recruteurs orientent les conscrits qui souffrent de conditions handicapantes (comme un mal de dos chronique, par exemple) vers des incorporations adéquates (par exemple, les troupes de transmission).

Toutefois, l'idée de réserver 3000 fonctions, sur les 24 000 que compte l'armée, aux soldats d'application (soit 8% d'une classe d'âge) «mûrit gentiment», assure le colonel Philippe Rebord. La possibilité d'introduire, à terme, une école de recrues destinée spécifiquement aux jeunes qui sont limités dans leurs capacités physiques pourrait même être envisagée, souligne-t-on ainsi dans les hautes sphères de l'armée.

Même si, sur les vingt dernières années, de grandes variations ont été observées dans les taux cantonaux d'aptitude au service, l'écart entre ville et campagne est une réalité. Qui souffre de quelques exceptions: ainsi, en 2004, l'étude sur le recrutement montre que le taux de Genève (58,1%) était supérieur à celui du Valais (56,2%) et du Jura (53,1%). En Suisse romande, Fribourg (66,1%) devançait Vaud (61,1%) et Neuchâtel (59,5%).

Médecin chef de l'armée suisse, le divisionnaire Gianpiero Lupi ne s'alarme pas des récentes statistiques. Tout au contraire, il estime qu'après de très nombreuses années durant lesquelles le taux d'inaptes à la fin de l'école de recrues ne cessait d'augmenter, la tendance est aujourd'hui à une stabilisation. «Cette année, les premiers chiffres indiquent un accroissement de 2% des décisions d'inaptitude au recrutement, mais, dans les écoles de recrues qui ont débuté le 11 juillet dernier, le nombre de licenciements est en baisse sensiblement nette.»

Le médecin chef voit d'autres signes positifs: «Sur tous les recours que je dois traiter en fin de recrutement, 90% concernent des décisions d'inaptitudes! Et le questionnaire rempli par les conscrits à la fin du recrutement montre que 65% d'entre eux viennent avec l'intention de se faire enrôler dans le service militaire, et 13% dans la protection civile. Seuls 6% des conscrits viennent avec l'idée d'être déclarés inaptes.»

Pour l'instant, le divisionnaire Gianpiero Lupi estime que le taux de recrutement suffit pour les exigences de renouvellement de l'armée. Et si d'aventure les règles devaient être modifiées, «ce serait aux politiques de décider, pas à moi», précise le médecin chef. Y compris dans le sens d'une incorporation systématique des jeunes filles.

Par ailleurs, l'affinage statistique et informatique des services sanitaires et de recrutement de l'armée se poursuit – toutes les données seront informatisées d'ici à la fin de l'année. Cela permettra d'étendre le rôle de «banc test» sociétal des écoles de recrues, qui serviront notamment à une enquête sur la qualité du sperme des jeunes Suisses. «Je suis constamment en relation avec des centres universitaires, détaille Gianpiero Lupi. Nous pourrons bientôt définir des études anonymes sur l'évolution du problème de poids des individus, ou sur celle du taux de cholestérol, en collaboration avec les autorités de santé publique. L'armée demeure un excellent miroir de la société.»

Même si, dans le cas de l'évolution des «cas psychologiques», les chiffres pourraient être trompeurs: «Le test ayant désormais trois ans, les conscrits doivent sans doute savoir quels comportements, ou quelles questions les envoient vers le psychologue», observe le colonel Philippe Rebord.