#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.


Cette semaine, trois relais prennent la route à un jour d’écart:

  • D’Egnach à Schwytz: Christian Lecomte et Eddy Mottaz;
  • De Schwytz à Disentis: Isabelle Boudjkhi, Vincent Bourquin, David Haeberli et Laure Lugon; 
  • De Disentis à Bellinzone: Michel Guillaume, Frédéric Koller et Alexandre Steiner.

Vendredi 1er octobre

■ Alexandre Steiner, Bellinzone, 11h30

Assis sur un banc, je laisse les minutes filer en contemplant un phoque cracher un jet d’eau dans la fontaine du parc de la Piazza Governo. L’un de mes compagnons de route est rentré en urgence à Berne, rappelé par l’actualité de la capitale fédérale. L’autre est en rendez-vous. Lassé par l’immobilisme du mammifère de pierre, je cherche une autre occupation.

Et si j’essayais le géocaching? Ni une, ni deux, j’installe l’application du même nom sur mon téléphone. Le principe est simple: des caches sont disséminées dans la nature, et il faut les retrouver. C’est un peu Pokémon Go sans les Pokémons. J’identifie deux destinations possibles à proximité. La première se situe à côté du stade communal, la seconde près d’une église, sur les hauteurs de Bellinzone. N’aimant pas les escaliers, je choisis naturellement de me faire violence et de rejoindre la Chiesa di San Sebastiano.

L’application propose un mode guidé, mais ce serait trop simple. Je me perds dans les ruelles de la vieille Bellinzone et avance au jugé. Piazza Collegiata, un panneau attire mon attention: Castello di Montebello. Un aller direct vers les hauteurs, en ligne droite. Les marches défilent sous mes pieds, et la température augmente à mesure que le panorama se dégage. Arrivé devant le château construit au XIIIe siècle, je fais une petite pause, reprends mon souffle quelques secondes, profite de la vue, photographie le Castelgrande qui me fait face.

En sortant par un pont-levis branlant, j’aperçois au-dessus de moi une église jaune, à quelques centaines de mètres. C’est reparti. Nouvelle montée, nouveaux escaliers, nouvelle exploration dans les quartiers cossus de Bellinzone. Entre deux villas coule une rivière, qui doit sans doute rejoindre le fleuve Tessin dans la plaine. Petite pause, reprise de souffle, vue, photo.

Après 40 minutes de flânerie sportive, je touche au sacré, mais je dois encore trouver mon graal. Je m’approche d’un portail. Malheur, il est cadenassé.

Tous ces efforts pour se retrouver coincé aux portes du paradis? Certainement pas. Je poursuis mon chemin et trouve une autre entrée qui me conduit sur le parvis de Saint-Sébastien. Pause, souffle, vue, photo. Autant faire durer le suspense.

La chasse au trésor proprement dite commence. Je ne sais pas vraiment ce que je cherche. Au sol, un petit cube en sagex suspect attire mon attention. C’est donc ça une géocache? Je suis un peu déçu. Je reprends l’application et clique sur le bouton Indice. «Nano, sopra la testa», me dit-elle (Nano, au-dessus de la tête). Je lève les yeux et découvre un tout petit cylindre noir aimanté, accroché à un endroit que je ne dévoilerai pas ici. Ce serait vous gâcher le plaisir. Mon cœur palpite au moment d’en dévisser le couvercle. A l’intérieur, une bande de papier enroulée, sur laquelle les précédents «géocacheurs» ont laissé une trace de leur passage. Un pseudonyme, une date, et c’est tout. Je sors un stylo, et commence à écrire fébrilement, en prenant soin de ne pas abîmer le précieux parchemin: «Alex/Le Temps, 01.10.2…». Les caractères disparaissent à mesure que je les inscris. Mon stylo est vide, mais ma tête est pleine de ruelles et paysages que je n’aurais pas découverts sans le géocaching. Pause, rire, photo, fin de partie.


Jeudi 30 septembre

■ Alexandre Steiner, Dangio-Torre (TI), 11h40

Alors que nous descendons le Val Blenio, entre Torre et Dangio, nous traversons un pont depuis lequel un grand bâtiment industriel décrépi attire mon regard. Niché au fond d’une petite vallée encaissée, au bord d’une cascade, il semble avoir son lot d’histoires à raconter. Difficile de s’en approcher dans le temps qui nous est imparti, mais en agrandissant ma photo, je découvre sur son fronton l’inscription «Cima Norma». Une petite recherche m’apprend qu’il s’agissait d’une chocolaterie, installée dans une ancienne brasserie. Elle profitait de la rivière pour produire l’électricité nécessaire à ses machines.

«La vallée a souvent été abandonnée par ses habitants, car elle est stérile et ne permet pas de vivre. Les habitants ont cherché leur chance, et surtout la fortune, à travers l’Europe. Parmi eux, les frères Cima, partis fabriquer du chocolat à Nice. En 1903, ils reviennent dans leur vallée avec leurs sacs pleins d’argent, rachètent la brasserie et fondent la chocolaterie Cima. Mais les frères n’ont pas de chance: un torrent détruit leur usine à peine cinq ans plus tard», raconte le site Internet de la marque.

Un autre rapatrié, Giuseppe Pagani, qui a fait fortune à Londres en tant que restaurateur, vient à leur secours. Ce dernier entretient de bonnes relations avec l’Union suisse des sociétés de consommation, l’ancêtre de Coop, auprès de qui il décroche un contrat. Afin de répondre aux exigences de livraisons, il rachète la chocolaterie Norma à Zurich, et les deux entités se voient réunies sous le nom de Cima Norma. En 1920, la chocolaterie emploie près de 500 personnes dans le Val Blenio.

«Dans les années 50, la Cima Norma a aidé le village de Dangio-Torre à devenir très riche. Il était même plus riche que la ville de Lugano. Puis vint la chute, du jour au lendemain. Parce que l’Union suisse des sociétés de consommation a mis fin à la collaboration. Tout est allé très vite: en 1968, la chocolaterie Cima Norma a fermé ses portes et tout le monde a été licencié. Le Val Blenio ne s’en est pas remis pendant longtemps», précise la marque.

Malgré ce coup dur, l’entreprise, qui a pour devise «Adversa coronant», persiste. La marque Cima Norma a quitté le Val Blenio pour Rancate, au sud du Lac de Lugano. Elle appartient désormais à la société Domani Food, fondée par un entrepreneur persan et spécialisée dans la fabrication de chocolats et de snacks.


■ Alexandre Steiner, Campra (TI), 6h45

Après cette courte nuit ronflante, un besoin d’isolement matinal se fait sentir. J’enfile mes habits et une doudoune – nous sommes tout de même à 1500 mètres – et sort en catimini du dortoir, direction le grand air.

A l’extérieur du Centre nordique, les reliefs montagneux se découpent en ombres chinoises, alors que le soleil n’a pas encore dépassé les crêtes. Une bourrasque de vent glacial me frappe le visage. J’enfile deux capuchons et me met en route pour une balade d’une heure.

A quelques centaines de mètres au sud du Centre nordique, un sentier abrupt part en direction de la montagne. Je m’y engage, espérant trouver un point de vue surélevé pour prendre une photo du Centre. Je suis occupé à faire un cliché lorsque soudain, j’entend un bref son qui me semble peu naturel. Serait-ce un appeau?

Et soudain me revient en tête un conseil donné par un résident local le soir précédent: «Si vous allez vous promener, partez plutôt vers le Nord. Au Sud, les chasseurs sont encore autorisés à tirer le gibier, car la période habituelle n’a pas permis une régulation suffisante.»

Aussi peu téméraire que réchauffé, je fais demi-tour. Après un détour par le Nord pour observer le calme apaisant d’une rivière turquoise, je retourne au centre nordique, où je retrouve Michel et Frédéric attablés pour le petit déjeuner. Nous faisons le plein d’énergie, et prenons la route pour Bellinzone, sous un soleil radieux.


■ Alexandre Steiner, Campra (TI), 0h15

Selon la ligue pulmonaire, l’apnée du sommeil touche environ 150 000 personnes en suisse, soit 1,7% de la population. Se pourrait-il que dans le cas de notre équipe, cette proportion atteigne 33,3%? Les ronflements aussi irréguliers que puissants de l’un de mes camarades de dortoir – l’intérêt public n’exige pas que son nom soit révélé – le laissent à penser.

Mais je ne suis pas spécialiste des troubles du sommeil, et peut-être dispose-t-il simplement d’une fantastique capacité à faire trembler les murs avec son organe nasal. Fort heureusement, les 66,6% restants de la chambrée sont prévoyants et ont emporté des boules Quies dans leurs bagages. J’en enfile une paire, fait taire mes interrogations nocturnes, et fini par m’endormir, bercé par ces vibrations devenues soudain lointaines…


■ Vincent Bourquin, Trun (GR), 11h

Après 12 kilomètres de descente depuis Disentis, arrivée à Trun. A l’entrée de ce village de 1000 habitants, en pleine Surselva, s’élève une élégante bâtisse blanche et grise avec des volets noirs et blancs. C’est le Museum Cuort Ligi Grischa (Musée sursilvan de la maison de la Ligue grise). Cet ancien monastère, construit en 1679, a joué un important rôle religieux, mais aussi politique et judiciaire.

La salle du 2e étage accueillait les autorités de la Grauen Bund (Ligue Grise) qui forma à la fin du XVIIIe siècle les Grisons en s’alliant avec la Ligue de la Maison-Dieu et la Ligue des Dix-Juridictions. Une immense table en bois occupe une grande partie des lieux. Le plafond est entièrement peint.

Et sur les murs, les armoiries, celles de tous les élus de la région. Qu’ils soient conseillers fédéraux, conseillers nationaux, conseillers aux Etats ou conseiller d’Etat. Eveline Widmer-Schlumpf a-t-elle aussi sa plaque? «Oui, bien sûr», sourit Olivia Pfister la directrice du musée. Le nom de celle qui a déboulonné Christoph Blocher est inscrit sur l’une des fenêtres de l’entrée, en dessous de celui de son père Léon, lui aussi ancien conseiller fédéral.

Cet édifice majestueux accueille également une exposition consacrée à un enfant du village, Alois Carigiet. Peintre, dessinateur, né à Trun en 1902 et décédé en 1985, ici au cœur du pays romanche, il est devenu célèbre en illustrant le livre pour enfants Une Cloche pour Ursli, écrit par Selina Schönz, elle aussi Grisonne.

Cet ouvrage, publié en 1945, est connu dans le monde entier. «Même au Japon! D’ailleurs de nombreux Japonais viennent visiter notre musée», se réjouit Olivia Pfister. Cette histoire d’un jeune garçon qui ne reçoit qu’une clochette ridicule au moment du Chalandamarz, joyeux charivari qui chasse l’hiver, a été remise au goût du jour en 2015 par le cinéaste schwytzois Xavier Koller.

Au musée de Trun, on trouve une copie du gros toupin qu’Ursli a finalement réussi à emporter. Mais l’exposition actuelle ne se contente pas de rappeler cette œuvre. Elle montre toutes les facettes de cet artiste qui a notamment créé à Zurich le Cabaret Cornichon, haut-lieu en Suisse de la lutte contre le nazisme et le fascisme.

En se baladant à Trun, apparaissent soudain sur une façade, au coin d’une rue, des personnages dessinés par Alois Carigiet… Très colorés, drôles et toujours surprenants.


■ Laure Lugon Zugravu, Disentis (GR), 9h

Manifestement, l’abbaye de Disentis (GR) n’est pas seulement un haut lieu d’élévation spirituelle, elle est aussi le «stamm» des journalistes à vélo du stamm. A vélo? Voire. Je dois confesser avoir abandonné la montée de la vallée de la Reuss jusqu’à Göschenen, mon vélo et son paquetage pesant à peu près le même poids que moi. Un bus a donc pris en charge votre servante et sa monture, alors que les collègues musculeux de mon équipe suaient sang et eau sur la route en lacets.

Faute avouée à moitié pardonnée, dit-on. Après Göschenen, le train surplombe le village d’Andermatt où le regard bute sur le complexe hôtelier pharaonique du luxueux hôtel Chedi, financé par le milliardaire égyptien Samih Sawiris. Puis le train entame la montée du col de l’Oberalp, réservant des paysages d’une beauté sauvage. Après le pays des légendes et des héros – Guillaume Tell nous ayant accompagné de Schwytz à Bürglen (UR) en passant par Altdorf – voici Sedrun puis Disentis (GR), où l’abbaye bénédictine, fondée au VIIIe siècle, nous ouvre ses chambres, sa chapelle, et même son bar, où nous dégustons sa bière «St. Placi», selon une recette de ce lieu saint, vieille de 1400 ans.

Les moines du couvent (21 en ce moment) ne brassent plus à l’abbaye. En revanche, ils y exercent leurs métiers respectifs. Le frère pâtissier confectionne les fameux gâteaux aux noix grisons, un autre produit du miel, un troisième, tisanes et autres douceurs. Celui que je rencontre est médecin, son métier dans son ancienne vie qu’il met à profit ici. Parce qu’il ne faut pas soigner que les âmes, mais aussi les corps.

Au matin, je me laisse guider dans les couloirs du cloître par la musique. Dans l’église baroque, un organiste laisse éclater sa joie musicale. Ineffable privilège que d’écouter, seule, le chant d’un matin monacal.


Mercredi 29 septembre

■ Alexandre Steiner, Campra (TI), 19h30

On ne va pas se mentir, si les membres de notre équipe ont choisi l’étape Disentis-Bellinzone, c’est avant tout pour la beauté des paysages des Alpes grisonnes et tessinoises. Autant dire qu’avec Frédéric, nous déchantons ce mercredi au réveil. Derrière les rideaux de notre hôtel, un ciel en pleurs prêt à faire trembler trois journalistes aussi citadins que mal équipés pour affronter les affres d’une météo de montagne. Dans les sacs, les ordinateurs portables ont remplacé les imperméables. A vélo, on voyage léger, quitte à voyager mouillé.

Sur le coup des 11h, le ciel se dégage. Impossible de dire si ce miracle est à mettre au compte de la rencontre matinale de Frédéric avec un Frère de l’Abbaye de Disentis, ou de l’arrivée de Michel, qui nous rejoint sur le tard. Les voies de la météo sont impénétrables.

Toujours est-il que nous enfourchons nos fiers destriers au sec, pour partir à l’assaut du col du Lukmanier. Dans cette vallée sauvage peuplée de centaines de moutons, on pense forcément aux loups qui font régulièrement les titres de la presse régionale et nationale, et aux agriculteurs qui tentent de protéger leurs troupeaux. On leur parlerait bien de cette problématique, mais les bêtes sont seules derrière leurs barrières. Ne maîtrisant pas le bêlement, nous poursuivons notre route.

Arrivés au col, nous faisons une pause bien méritée, et dégustons un repas comme seuls les restaurants de montagne savent en délivrer. Fromage d’italie pané, frites, schnitzel géant, ou encore röstis qui tiennent plus de la croûte au fromage que de la galette de pommes de terre ont vite fait de nous requinquer avant la descente qui nous attend. Une demi-heure de laisser aller à contempler crêtes acérées et rivières serpentant en fond de vallée, la tête perdue dans le ciel bleu. Et nous voilà déjà à Campra, où nous passerons la nuit. On aurait presque envie de remonter pour un tour.


■ David Haeberli, Göschenen (UR), 15h30

«Schläfliprande». Le mot ressemble à une formule magique qui provoquerait un endormissement immédiat. C’est en réalité le nom du plat que mon collègue Vincent Bourquin a commandé au Gasthaus Schläfli, à Intschi, en chemin vers Andermatt. L’erreur majeure qu’il aura commise durant notre voyage, nous a-t-il avoué plus tard. La halte était pourtant providentielle.

Nous avions commencé la journée sous la pluie, à Sisikon, dans le canton d’Uri, pour rejoindre Altdorf, puis Bürglen, patrie Guillaume Tell. Après la visite du Musée Tell, il était temps de songer, enfin, à grimper dans la montagne. Après tout, notre destination finale, Disentis, était à 1130 mètres, le Col de l’Oberalp, pour y parvenir, à 2044 mètres.

La vallée de la Reuss est avenante avec les cyclistes. Elle commence à plat, dans un décor verdoyant, agrémenté de vaches gris foncé du meilleur effet. Les choses se corsent rapidement, et Schläffli et son restaurant se dévoilent au bon moment, alors que les batteries se vident et que les jambes durcissent. Va donc pour un Schläfliprande. Il faut vous représenter un drôle de plat sorti du four, fait de plusieurs couches de röstis, d’épaisses tranches de jambon, d’un fromage non identifié qui recouvre le tout et d’une tranche de tomate qui, disons-le, semblait perdue dans un tel environnement.

Nous sommes repartis après ce film d’horreur. La pente s’est accentuée. Phénomène connu, lorsque le corps souffre, l’esprit fait diversion. Un automobiliste uranais m’a été d’une aide inattendue: sa voiture est immatriculée UR 13. Je me suis demandé qui il était pour avoir l’honneur d’un si petit numéro.

Sur notre gauche, les voitures faisaient la file pour emprunter le Gothard lorsque l’écriteau nous souhaitant la bienvenue à Göschenen est enfin apparu. L’indication est trompeuse. Les virages se multiplient avant de pouvoir poser pied à terre. Un autre panneau indique que la suite de la montée, direction Andermatt, est dangereuse. Il conseille aux cyclistes de prendre le train. A Schwytz, téméraires que nous étions, nous avions ignoré cette indication.

A Göschenen, la sagesse, la fatigue aussi, nous ont convaincus de nous conformer à la signalisation routière. C’est en train que nous découvrirons les splendeurs automnales des Grisons, troisième canton du voyage.


■ Vincent Bourquin, Bürgeln (UR), 10h15

Devant le Musée Tell à Bürgeln (UR) nous attend l’une des personnalités les plus connues de la région: Franz Steinegger. Ancien président du Parti radical de 1989 à 2001 (avant la fusion avec les libéraux), il a été longtemps l’un des politiciens les plus influents du pays. Mais il a connu un vibrant échec. En 1989, il est candidat au Conseil fédéral pour succéder à Elisabeth Kopp, forcée de démissionner. Dans un climat extrêmement tendu, la majorité des parlementaires lui ont préféré un homme plus effacé: l’industriel lucernois Kaspar Villiger.

A 78 ans, Franz Steinegger n’est plus actif en politique, mais il continue de la suivre de près. Que pense-t-il du futur président du PLR, Thierry Burkart? Il réfléchit quelques instants: «Il est clairement à droite, mais il n’y avait pas d’autres candidats.» Toujours très intéressé par la question européenne, il ne cache pas son inquiétude: le dossier va rester bloqué longtemps, au-delà des prochaines élections fédérales. Et d’ajouter: «J’aime bien Pierre-Yves Maillard, mais je ne comprends pas sa position si fermée sur l’accord-cadre.» Discussion aussi autour d’un parti qu’il a vu émerger et devenir la première force du pays: l’UDC. Elle perd des voix dans le canton d’Uri et ailleurs, ce qui le réjouit. Selon lui, c’est notamment dû à la fin du débat sur la question européenne. Bruxelles ne peut plus être agitée comme le diable.

Il est 11h, Franz Steinegger regarde sa montre. Il reste très occupé et son prochain rendez-vous l’attend déjà. En le voyant s’éloigner, on se rappelle son surnom qui l’a rendu célèbre dans tout le pays: «Katastrophen-Franz». Il avait en effet été chef de l’état-major de crise du canton d’Uri lors des intempéries de 1977 et 1987. Des catastrophes, il en a géré beaucoup d’autres en politique suisse, comme le refus de l’Espace économique européen en 1992.


■ Christian Lecomte, Lucerne, 12h

Fauve et faune

Sur les hauteurs de Lucerne, dans la vieille ville, au-dessus de la Haldenstrasse, il y a ce lion gravé dans le grès. Représentation monumentale, 10m de long et 6 de large. Une lance est plantée dans son flanc. Il agonise. Sa patte droite est posée sur un bouclier frappé du lys de la monarchie française. Erigé en 1821, le Löwendenkmal rend hommage aux mercenaires suisses fidèles à Louis XVI qui, en 1792, ont tenté de repousser les assauts des révolutionnaires aux Tuileries. Beaucoup de ces jeunes gens originaires de Suisse centrale périrent. On célèbre cette année son 200e anniversaire du lion de Lucerne.

A la droite du bassin, dans les toilettes, une cuvette est dédiée aux seringues usagées. Fauve et faune se côtoient à la nuit tombée. Mais c’est là une anecdote. L’historien franco-suisse Alain-Jacques Tornare pointe dans la presse un fait de plus haute importance: l’œuvre glorifie pour certains une Suisse conservatrice et contre-révolutionnaire. Dans les années 40, elle fut un point de ralliement de mouvements d’extrême-droite. Entre 1989 et 1992, celui de ceux qui s’opposaient à l’adhésion à l’espace économique européen.

Pour dépassionner les choses, la ville a tenté de rendre inoffensif le fauve en occupant les lieux avec des concerts, en y parquant des autocars emplis de touristes asiatiques et en y vendant des petits lions sculptés. «Mais il ne faut pas lâcher la bride», prévient l’historien. Car les mouvements identitaires aiment le monument, certains antivax aussi. Ces derniers verraient dans la lance blessant l’animal le symbole d’une piqûre assassine. On a le droit d’en rire, voire d’en rugir.


■ Christian Lecomte, Lucerne, 10h

Un pont entre Lucerne et Mostar

Pour qui est devenu Helvète sur le tard (en ce qui me concerne, ce fut en 2008), des pans d’histoire suisse restent à découvrir. Dont certains «fondamentaux», comme le Kapellbrücke de Lucerne, un pont couvert en bois, l’une des attractions les plus photographiées de Suisse avec le Cervin. Mon collègue et ami Eddy Mottaz daigna le saisir avec son appareil, mais sans enthousiasme. Un peu trop cliché à son goût, semble-t-il. Mais à mes yeux de novice – c’était là ma première visite à Lucerne – cet édifice est une splendeur.

Je connais le Galata à Istanbul, le Saint-Charles à Prague, le Vasco de Gama à Lisbonne, le viaduc de Millau et d’autres. Mais le Kapellbrücke et sa Tour de l’eau possèdent un charme désuet incroyable. J’appris sur place que cet ouvrage vieux de 650 ans s’embrasa dans la nuit du 18 août 1993 et que la partie détruite fut reconstruite en huit mois. Je n’ai pas pu m’empêcher d’effectuer un retour en arrière: le 9 novembre 1993, j’ai de mes yeux vu le vieux pont de Mostar (Stari Most, érigé en 1565) en Bosnie crouler sous la canonnade croate et se noyer dans la Neretva. Des Bosniaques en pleurs nous dirent: «Pas grave, on va en reconstruire un, encore plus vieux!» L’Unesco le remit, en effet, sur pied en 2004.


■ Frédéric Koller, Disentis (GR), 9h30

L’e-bike de frère Martin

«Nous sommes sur le marché international!» Frère Martin sort de sa bure un téléphone portable, tapote son clavier et montre la page d’accueil d’Eduglobe, le site du bureau de recrutement des étudiants étrangers du gymnase de l’Abbaye de Disentis. On lit en chinois: «Notre choix: étudiants d’excellence, leaders du futur». Après 1400 ans d’existence, le monastère bénédictin s’est ouvert aux étudiants étrangers en 2017. C’est pour pallier le déficit d’élèves locaux – «les Alpes se dépeuplent» – et soutenir le modèle économique du gymnase. En ce moment, il y a trois Chinois, trois Namibiens et un Liechtensteinois. Le tarif est de 60 000 francs par an tout inclus. «Y compris les cours de langue et deux semaines de prise en charge pour les parents à l’hôtel du monastère» (45 000 francs pour des élèves suisses hors canton des Grisons). Il y a en tout 150 étudiants pour la maturité fédérale, dont 49 en internat. La communauté comporte une vingtaine de moines.

J’avais demandé la veille au secrétariat de pouvoir parler à un moine.
– A quel propos?
Le Temps fait un tour de Suisse à vélo. On passe vous voir!
Alors, on a désigné frère Martin parce qu’il est francophone. «Je croyais que vous vouliez me voir parce que j’ai commenté une étape du tour de Suisse pour la télévision.» Le tour de Suisse – professionnel – s’est arrêté à Disentis cette année. C’était la sixième étape. Il était au micro de la SRF. Chapelet au poignet droit, montre connectée au poignet gauche, frère Martin est technophile et amateur de vélo. «Vous êtes en e-bike? Je vous montre le mien!»

On file dans une cave, d’où il ressort avec un e-bike deux places, retro, d’un jaune pétant. «On peut mettre les gaz comme une moto. Essayez!» Il a voulu grimper le col du Lukmanier avant de tomber en panne électrique au 12e kilomètre. On doit justement franchir ce col (1917 mètres) sans plus attendre, 20 kilomètres d’ascension. Au revoir mon frère! Martin offre la revue de l’Abbaye. En couverture, il y a Thabo Beeler, qui a reçu un Oscar en 2019 pour ses performances techniques. «Vous avez vu Aladdin de Disney? Les visages, c’est sa technologie.» Thabo Beeler est un ancien étudiant du gymnase de l’abbaye. L’Oscar de Disentis. Une belle carte de visite pour convaincre les étudiants chinois.


Mardi 28 septembre

■ Christian Lecomte, Lucerne, 19h

Google Maps des tombes

Le cimetière de Friedental à Lucerne est d’une beauté saisissante. Style florentin, voûtes et colonnes encadrant des parterres de fleurs et des arbres touffus. Sépultures soignées, anges tristes, bustes placides. Gravés, les mots de la douleur et du repos mérité. L’espace est vaste et bute à une extrémité sur un champ et des taillis arrêtés dans le contrebas par un cours d’eau.

Mais aucun plan, aucune carte, aucun registre n’est mis à disposition pour localiser une tombe recherchée. Qui voudrait se recueillir devant la dernière demeure de Cécile Lauber (1887-1981), écrivaine quatre fois lauréate du prix Schiller, éprouverait toutes les peines à y arriver, à moins d’avoir une entière journée devant soi. Idem pour Hans Rudolf Meyer (1922-2005), un ancien président de la ville.

La ville de Lucerne s’est penchée sur le problème et vient de lancer un… «Google Maps» des tombes. Il paraît que cela existe déjà à Bâle, dans le cimetière du Hörnli. Les tombes seront répertoriées, mais les proches peuvent évidemment interdire que leurs ascendants figurent dans le répertoire. 21 000 défunts des quatre cimetières de la ville sont déjà répartis dans les archives numériques, dont 18 000 à Friedental. Du cloud nous parviendra donc l’adresse sur terre des âmes au ciel…


■ David Haeberli, Sisikon, 18h

«Est-ce vrai qu’à Genève, vous dites qu’à Schwytz, nous sommes primitifs?» Que répondre à Roman Bürgi? L’homme est sympathique, affable même. Il nous a reçus à Goldau, Vincent Bourquin et moi, au premier étage de l’entreprise familiale. Bürgi Infra Grill et ses 25 employés fournissent restaurants et hôtels en matériel de cuisine. Mais nous ne sommes pas venus parler petits plats. Le but de la visite est de déterminer comment l’UDC, dont il préside la section cantonale, est devenue dominante dans le coin puis dans le pays.

Après une heure de discussion franche et ouverte, le président aux bras noueux s’est levé pour nous confier deux cartes de transports nous permettant de voyager gratis au Rigi. «Si on vous pose des questions, vous n’avez qu’à dire que vous travaillez pour mon entreprise», a-t-il lâché dans un rire. Puis vint la fameuse question qui ouvre ce carnet. Une fraction de seconde, j’ai échafaudé un argument: cet adjectif n’est pas méprisant, il faut n’y voir qu’une référence d’historiographie. Avant de lui répondre un «Ja!» qui semblait convenir à mon interlocuteur.

Nous voici en route pour le Rigi, «la reine des montagnes», dit une voix dans le train à crémaillères qui doit nous mener au sommet. Trente minutes plus tard, nous y voilà. L’embêtant, c’est que des nuages y sont également, en masse. Ils se déchireront pour nous laisser entr’apercevoir la majesté des montagnes et des lacs alentour.

Vite, interrompre la dégustation des Älplermagronen et de leur purée de pomme, abandonner la saucisse locale et ses frites bio dans son assiette pour se précipiter dehors, smartphone à la main. L’éclaircie est déjà terminée. Il est temps de reprendre les vélos et de pédaler, direction Uri.


■ Laure Lugon Zugravu, de Schwytz à Sisikon (UR), 18h

Quand une Welsche démarre une journée à Schwytz, en 2021, elle cherche les traces de… 1291. D’abord parce que ce n’est pas tous les jours qu’elle se trouve en Suisse dite primitive, ensuite parce qu’elle se demande si les mythes qui ont forgé l’histoire suisse sont plus vivaces qu’aux bords du Léman.

Non, ce n’est plus vraiment le cas. Au Forum de l’histoire suisse de Schwytz, une exposition sur les origines de la Suisse, commentée par la directrice de cette institution, Denise Tonella, venue de Zurich pour l’occasion, remet les mythes à leur place. Ce n’est qu’à la toute fin qu’apparaissent Guillaume Tell et les autres, en forme d’épilogue. Vérité vraie, fake news, légendes identitaires, récits épiques. Schwytz tient ses promesses. Et même si l’année 1291 n’est pas aussi cruciale qu’on nous rabâche tous les premiers août, elle a l’avantage d’exister matériellement, sur parchemin. Il se trouve à 300 mètres. Au Musée des chartes fédérales. J’y cours.

Le Pacte est là, parmi tant d’autres plus spectaculaires, avec deux sceaux, le troisième n’ayant plus que le ruban. Surgissent alors deux étudiants de l’Ecole supérieure de tourisme des Grisons, à la recherche de touristes et de leurs motivations en ces vallées suisses. Je crains déjà d’échouer lamentablement à cet examen. Mais il s’avère à ma portée.
– Vous connaissez Guillaume Tell?
– Oui.
– La bataille de Morgarten?
– Oui.
– Le Grütli?
– Oui.
– Le Rigi?
– Oui. Enfin pas vraiment. De nom, puisque j’ai préféré les musées aux sommets mythiques. Je pourrais ajouter que je le connais mieux à sa réputation littéraire en revanche. Victor Hugo, en 1839, a fait ce que je n’ai pas fait ce jour. Pardonnez-moi, mais je ne peux pas m’empêcher de vous livrer sa prose: «C’est une heure grave et pleine de méditations que celle où l’on a sous les yeux la Suisse, ce nœud puissant d’hommes forts et de hautes montagnes inextricablement noué au milieu de l’Europe, qui a ébréché la cognée de l’Autriche et rompu la formidable épée de Charles le Téméraire. La Providence a fait les montagnes, Guillaume Tell a fait les Suisses.»
Je vais m’en tenir à ce texte, dont la suite est magnifique, et ne jamais voir le Rigi.

Retour en 2021, aux vélos électriques, à la caméra tenue dans la main gauche pendant qu’on débite un texte pour une vidéo, en essayant de ne pas terminer dans le caniveau. La route de Schwytz à Altdorf est déconseillée aux vélos, un panneau nous indique qu’il vaut mieux privilégier le train ou le bateau.

On comprendra vite la raison: chutes de pierres possibles d’un côté, falaise tombant dans le lac des Quatre-Cantons de l’autre, tunnels étroits, voitures et camions roulant à bon train. Pour finir dans un hôtel fantôme, totalement vide, où il faudra trouver la clé des chambres et un message des aubergistes cachés dans un tonneau à vin. Et si je vous écris d’une terrasse sous tente en bordure de route, décorée de drapeaux suisses, sachez que le tenancier d’origine asiatique est venu en ajouter quelques-uns. On ne badine pas avec l’identité nationale.


■ Vincent Bourquin, Schwytz, 9h

Josias Clavadetscher nous attend devant le Rathaus de Schwytz. Le siège du parlement cantonal. Ses peintures sur les murs extérieurs racontent l’histoire du canton et du pays. A quelques mètres en contrebas, le Wysses Rössli. Cinq hommes boivent le café. «C’est la Stammtisch, l’endroit où l’on parle politique», sourit Josias Clavadestscher en les saluant par leurs prénoms. Dans ce canton, il connaît tout le monde.

Journaliste durant 45 ans, il a été rédacteur en chef du quotidien local «Bote der Urschweiz», mais aussi correspondant de la radio alémanique ici. Il nous montre avec fierté la une de lundi de son ancien journal: «Schwytz aussi dit clairement oui au mariage pour tous». Il est surpris, mais aussi content: les Schwytzois ont accepté cette modification du Code civil par 56,5% de oui. Un score qui a surpris dans un canton catholique et très conservateur.

Josias Clavadetscher se passionne pour la politique, mais aussi et peut-être d’abord pour le carnaval. Dans une vitrine, les principales figures de cette fête sont reproduites. Il les détaille. «Ma mère était déjà très impliquée dans le carnaval de Brunnen. C’est vraiment un grand moment. Les gens sont très créatifs. Durant toute l’année, ils sont très discrets, et là ils se lâchent.» Cette manifestation débute chaque année le 6 janvier. A-t-elle eu lieu l’an dernier, malgré le covid? Une moue s’écrit sur le visage de Josias Clavadetscher, puis un grand sourire: «Pas officiellement». Il se réjouit comme un gamin de la prochaine édition. Lui qui est quand même vice-président des sociétés européennes de carnaval. «Il faudra revenir pour l’occasion», lance-t-il, plein de bonhomie.


Lundi 27 septembre

■ Vincent Bourquin, Schwytz, 18h45

Après plus de 3h50 de train, arrivée à Schwytz. Un regard vers les hauteurs: le Rigi, le Fronalpstock et les Mythen se succèdent. Direction l’hôtel Helvetia, bien sûr… on est au cœur de la Suisse. On se réjouit, on nous annonce même un hôtel au bord du lac: l’Helvetia Seehotel. David Haeberli sort son GPS et, très convaincu, nous indique la droite, à l’opposé du lac. Du coup on découvre Ibach. Un nom qui me rappelle mon enfance: il figurait dans mon album Panini. Il y a fort longtemps, cette équipe schwyzoise avait fait une incartade en LNB… c’était entre 1981 et 83.

Au bout de quelques centaines de mètres, Laure Lugon doute du guide numérique. Elle interpelle un couple en balade. Premier contact avec la population locale qui, très gentiment, nous indique la bonne direction… à l’opposé. Avec leurs vélos électriques roulant à 45 km/h – en fait, des boguets des temps modernes – mes deux collègues foncent vers le lac et l’hôtel de rêve de Seewen. Soudain un rond-point, une bretelle d’autoroute encerclent un bâtiment blanc… c’est le Seehotel. Le lac se devine très au loin… mais depuis ma chambre, en face de la réception, je vois une rivière, une route et des rochers imposants.

«Helvetia», l’appellation est-elle galvaudée? Non, pas du tout, le réceptionniste a une croix suisse sur sa chemise blanche et sa réception en est largement décorée. Et surtout, dans toutes les chambres, est accrochée au mur une photo de montagne suisse enneigée avec un drapeau rouge et blanc.

Retour à Schwyz pour un repas au Gasthaus Engel. Cette fois on connaît parfaitement le chemin. David commande un verre de rouge pour l’apéro… c’est du genevois.


■ Christian Lecomte, Arbon, 10h

Handke et moi

Le lac de Constance à Arbon. Un peu de brume, une lumière faible. Quiétude totale. Le clapotis de l’eau, le cri d’une mouette. Je me souviens des années 90, j’avais découvert Peter Handke, ses livres La femme gauchère, Lent retour, La courte lettre pour un long adieu. Je découvrais aussi son travail avec le cinéaste Wim Wenders pour le très beau Alice dans les villes. Et puis La Chevauchée sur le lac de Constance, une pièce de théâtre. J’habitais Paris et je rêvais d’aller voir le lac de Constance, pour ce nom si beau, pour Peter Handke aussi.

Il y a eu la guerre de Bosnie en 1992. Je suis parti à Sarajevo pour 15 jours, j’y suis resté 6 ans. Un jour, je me suis débarrassé de tous les livres de Peter Handke, et je n’en ai plus racheté. Son soutien aux ultranationalistes serbes de Bosnie était un égarement et une faute incompréhensibles. Il s’est rendu aux obsèques de Slobodan Milosevic, l’ancien chef d’État serbe, jugé pour crimes de guerre par le Tribunal pénal international. Il a remis en cause la véracité du massacre de Srebrenica en juillet 1995 (8000 hommes bosniens musulmans tués). Peter Handke a obtenu le Prix Nobel de littérature en 2019.

Aujourd’hui, face à ce lac chevauché par des souvenirs amers, je ne peux encore répondre à cette question: comment un homme d’une telle intelligence, d’une telle acuité, d’une telle écriture peut-il ainsi se fourvoyer?