#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Mercredi 15 septembre

■ Lorène Mesot, Porrentruy, 16h

1998, année de naissance du Temps. Mais pas seulement. A la même période et à quelque 150 kilomètres des prémices de cette aventure journalistique, l’avenir des arts du cirque se dessinait dans le canton du Jura.

A la fin des années 1990, la famille Gasser rachète une halle désaffectée, chemin de Bonne-Fontaine à Porrentruy, pour en faire les quartiers d’hiver de son cirque, Starlight. Originaire de Bassecourt, Jocelyne Gasser, sa directrice, décide alors de créer une école pour les jeunes de la région, ayant elle-même été confrontée à l’absence de structure dédiée durant sa jeunesse. Ainsi naît, en 1998, l’Association Ecole de cirque du Jura. Plus besoin d’être un enfant de la balle pour expérimenter le trapèze. 

En 20 ans, tant a changé. La halle a été refaite. Le rond de piste et le sable, nécessaires pour entraîner poneys, lamas et dromadaires, ont laissé leur place aux planches à bascule, mâts chinois, trapèzes, cerceaux, matelas et trampoline. «Certains élèves passés ici ont pu intégrer les meilleures écoles du monde, de Bruxelles à Montréal, et montent aujourd’hui leurs compagnies. Une des toutes belles réussites a été de faire reconnaître le cirque par le canton, afin que les élèves puissent intégrer la filière sport-études, au début des années 2000» se réjouit Johnny Gasser. 

De cirque, Johnny, fils de Jocelyne et de Heinrich, peut parler pendant des heures. Après avoir joué ses numéros de barre russe dans «les plus grosses maisons» et les plus prestigieux festivals du monde, l’aîné de la famille est revenu s’entraîner au bercail le temps de créer un numéro avec Iouri Kreer, son partenaire de longue date, et Naïka Aymon, une nouvelle voltigeuse — le précédent ayant été contraint de se réorienter faute de rentrées d’argent pendant la crise. 

La bifurcation vers du cirque plus moderne — intégrant notamment danse et théâtre —, c’est en bonne partie à lui que le cirque Starlight la doit. Après son diplôme à l’école de cirque de Montréal, ses parents lui laissent carte blanche pour monter un spectacle, une épopée relatée dans Le Temps en 2003. «Le cirque Starlight a été le premier cirque suisse à faire le virage. Aujourd’hui, c’est même mon père qui va chercher des artistes contemporains auquel je n’aurais moi-même pas pensé», se réjouit l’acrobate.

Des vingt années écoulées, Johnny Gasser regrette les vélos des enfants qui venaient accueillir les roulottes lorsque le cirque débarquait en ville — «Maintenant c’est Netflix», dit-il — et la croissance de la charge administrative et des coûts nécessaires à faire tourner un chapiteau. Mais il retient surtout le bonheur de voir les compagnies se multiplier et le canton du Jura intégrer, petit à petit, le cirque au monde de la culture.


■ Lorène Mesot, Porrentruy, 6h57

Ce sont les huit cloches de l’église St-Pierre qui m’ont réveillée. L’édifice du XVe siècle règne en maître sur ces contrées. Non seulement, il rythme le sommeil des cyclistes en goguette, mais il façonne aussi le paysage urbain.

La vue sur le clocher est protégée. Les automobilistes qui empruntent la Transjurane – une autoroute inaugurée en 2017 qui slalome dans la chaîne du Jura de Bienne à Boncourt – doivent pouvoir apercevoir le clocher après le dernier virage, en arrivant sur la ville. Un détail qui n’en est pas un, puisque les architectes de la nouvelle patinoire du district ont dû calculer la hauteur de son toit au mètre près, puisqu’elle est située précisément entre la sortie de l’A16 et le lieu de culte. Ici, le hockey est peut-être sacré, mais nul ne déroge à la protection du patrimoine.


Mardi 14 septembre

■ Catherine Frammery, Bassecourt, 16h

Entre Bienne et Porrentruy il y a Bassecourt, 477 mètres d’altitude, 3500 habitants – qui font désormais partie de la commune mixte de Haute-Sorne. Les fusions de communes, ça c’est nouveau depuis 1998, date de naissance du Temps – rappelez-vous: c’est le leitmotiv de notre périple: la Suisse qui change! Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui à Bassecourt, c’est une autre nouveauté: une entreprise qui s’est spécialisée dans la culture du cannabis autorisé par la loi de 2013, un cannabis dont la teneur en THC (tétrahydrocannabinol, une substance psychotrope) est inférieure à 1%. Autrement dit: le cannabidiol (dit CBD) qui ne fait pas planer, mais qui relaxe.

Pas de nom sur le bâtiment, pas de vitrine, pour des raisons de sécurité. My Growing Company ne vend pourtant pas ses produits directement aux particuliers; ils peuvent les acheter sur le web, ou chez ses distributeurs. Pas d’inquiétude pour les voisins donc, qui pouvaient craindre son arrivée en 2018. Depuis, la jeune pousse a fait ses preuves, embauchant pour répondre à la demande, et méritant bien son nom: 17 personnes y travaillent aujourd’hui, dont mon contact, un jeune agronome genevois de 27 ans responsable de la qualité des cultures, et visiblement passionné par son métier. «Le domaine est encore très neuf, mais la cannabiculture a tout pour devenir un pan à part de l’agriculture.»

Ce qui est produit ici? Tisanes, cosmétiques, liquides pour e-cigarettes ou encore le produit brut: les fleurs séchées de cannabis, qui peuvent être utilisées dans la cuisine, ou mêlées à du tabac. Tant pis pour la photo: aujourd’hui l’entrepôt est vide – l’entreprise en pleine croissance est en train de déménager. Pour la deuxième fois. «On a eu un boom de demandes au début du lockdown, les acheteurs ne pouvaient plus acheter dans leurs points de vente habituels et ont commandé par internet. Aussi, les gens étaient stressés» explique l’agronome.

Ce qui pourrait encore changer? Le Conseil fédéral a autorisé cette année des essais pilotes sur la consommation de cannabis à des fins non médicales. Du cannabis, pas du CBD. La Suisse n’a vraiment pas fini de changer.


■ Lorène Mesot, Glovelier, 10h

Courcelon, puis Delémont, Courtételle, Courfaivre, Bassecourt, Glovelier. Ma roue a suivi les rails, le long d’une piste cyclable très agréable – l’occasion de se renseigner et de lire qu’en 20 ans, le Jura a investi près de 10 millions de francs pour ses pistes cyclables et balisé quelque 230 kilomètres.

Ce parcours, Jean-Louis le fait tous les jours, ou presque, pour se rendre de son domicile à la gare de Glovelier. Car Jean-Louis est l’un des derniers chefs de gare de Suisse romande, une profession appelée à disparaître d’ici 2022. L’année prochaine, les secteurs de Glovelier, Courgenay et Porrentruy seront automatisés et raccordés à la centrale de Lausanne, comme la quasi-totalité des gares de Suisse romande à l’heure actuelle. Les trains recevront l’autorisation de s’engager sur les voies de façon automatique et les barrières des passages à niveau seront pilotées par des ordinateurs.

Alors Jean-Louis a décidé de prendre sa retraite anticipée, sans regret. Ce qui lui manque vraiment, c’est le contact avec la clientèle, qui a disparu en 2018 lorsque le guichet a laissé sa place à une machine à billets «qui tombe souvent en panne et que les personnes âgées ont de la peine à maîtriser» dit Jean-Louis. Pour ce qui est de l’automatisation, «on ne peut pas y échapper» poursuit-il. Et puis, faire passer des trains, «au bout d’un moment, ça va bien, j’ai aussi envie d’autres choses». Des projets, Jean-Louis et son épouse Béatrice en ont à revendre. Comme les lapins de ferme qu’ils élèvent, d’ailleurs.


Lundi 13 septembre

■ Catherine Frammery, Bienne, 21h

La Suisse est si petite et Le Temps est grand

Décidément. Je quittais la Plage des pauvres pour aller manger cette morce donc, me réjouissant de m’asseoir enfin dans cette brasserie très joyeuse avec de grandes tablées partagées. Je commande à l’intérieur, où je dois présenter mon certificat covid et une pièce d’identité. A l’extérieur les choses sont plus simples. De fil en aiguille nous discutons, avec le trio de vieux amis assis à mes côtés. Un Romand très à l’aise en allemand, un couple de Biennois bilingues sortant d’une assemblée de copropriété mouvementée. Et tout d’un coup: «Mais, Le Temps, vous avez écrit des articles sur ma fille!». Oui. Une championne de surf et de snowboard, devenue arbitre de football. On cherche sur le téléphone la photo. Disparue avec les changements de serveurs successifs. Mais les articles sont bien là. Si vous ne le saviez pas, Emilie Aubry: votre père a les yeux qui grandissent quand il parle de vous.


■ Catherine Frammery, Bienne, 20h

Bienne, grande ville bilingue (2)

Je m’apprêtais à filer vers le lac pour manger une morce quand Google Maps, qui me guide fidèlement sur mon guidon, m’indique l’existence d’une «Plage des pauvres». Oui. Moi aussi, ça m’a intriguée. On y accède en passant derrière des terrains de tennis, et la vue, entre roselières et rive qui scintille, est somptueuse. Alors? «Elle s’appelle Plage des pauvres parce qu’il n’y a pas besoin de payer ici, contrairement à la plage de Bienne», croit savoir un jeune qui s’apprête à festoyer devant un barbecue, avec trois amis.

«Elle s’appelle Plage des pauvres car c’est là que viennent les propriétaires de chiens avec leurs animaux, corrige un autre jeune homme, venu avec son amoureuse profiter du coucher de soleil. D’ailleurs en allemand, la Plage des pauvres s’appelle Hundemätteli». Mais quel rapport? Les pauvres ont-ils plus de chiens que les autres? Cela signifie-t-il que les baigneurs de ce petit coin de lac ont plus de risques que d’autres de se tremper dans de l’eau moins propre?

Bigre, de chiens à pauvres, on évitera soigneusement tout raccourci, se contentant de s’étonner des mystères toujours épais de la traduction des toponymes.


■ Lorène Mesot, Perrefitte, 17h

Ça grimpe et je suis en avance à mon rendez-vous avec l’agriculteur du prochain virage. Deux arguments solides pour planter les freins… si je ne roulais pas déjà quasiment à l’arrêt, faute de savoir comment changer les vitesses.

C’est là, dans le calme des feuillus du Jura bernois, à proximité des gorges de Perrefitte, qu’un sympathique VTTiste, la soixantaine bien tassée, surgit et me tint ce langage:

Lui: «Bah alors, vous êtes toute seule?»
Moi: «Je suis journaliste et j’ai rendez-vous à la ferme en dessus, j’attends. Et vous, d’où venez-vous?»
Lui: «De Moutier»
Moi: «Vous avez fait l’actualité récemment…»
Lui: «Ce que les Jurassiens ont fait est injustifiable à tout point de vue. Ça s’appelle de la fraude électorale. Encore pire que le vote précédent. En trois ans, 600 Jurassiens sont venus habiter à Moutier. C’est plein d’Ajoulots. Et ils se vantent en plus. J’hésite à déménager. Je ne veux pas payer d’impôts à ces gens-là. Moutier va se dégrader encore plus vite. Ils ne vont pas s’arrêter là, ils veulent nous manger… Bon, allez, bonne journée, je vais redescendre un petit peu. C’est trop dur de commencer où c’est très raide.»


■ Catherine Frammery, Bienne, 17h

Biel-Bienne, seule grande ville bilingue de Suisse?

Avertissement: ce décompte n’est pas exhaustif, et j’ai pu me tromper. Mais sur les 48 vitrines de magasins qui séparent la gare de Bienne de la Place centrale, il m’a bien semblé que deux sur trois étaient, heu, disons peu écrites en français. Sortaient du lot un opticien au nom bien français, une onglerie, quelques magasins dont des restaurants, aux devantures surtout francophones. Mais ailleurs l’allemand domine nettement, avec souvent aussi du français – un peu: les signes d’entrée et de sortie, mais pas les affiches promotionnelles par exemple. Enfin quelques vitrines d’irréductibles sont complètement auf Deutsch. Dont une pharmacie, mais oui. J’exclus volontairement les vitrines tout en anglais – une bonne douzaine, c’est pas mal (et cela évite tout litige). Bienne, seule ville vraiment bilingue de Suisse?

Devant ces dérives, un nouveau règlement vient d’être mis en consultation, qui stipule que «toutes les réclames doivent être conçues dans les deux langues officielles». Bigre. C’est un signe, mais ce n’est pas cela l’important, corrige cependant Pascal Oberholzer, qui siège au Conseil des affaires francophones de la ville. Je le retrouve en vieille ville sur la charmante place pavée du Ring, bien contente d’avoir mon vélo électrique – cela monte un peu et surtout, il fait très, très chaud.

Pascal Oberholzer, je l’ai découvert sur Facebook, où il regroupe des mécontents du bilinguisme justement. Captures d’écran d’affiches condamnables, menus très mal traduits, il y en a pour tous les goûts. Ce sexagénaire que tout le monde salue en passant, a grandi à Bienne. Il a vécu 6 ans à Montréal, où il a renforcé ses convictions quant à l’importance d’un bilinguisme véritable. Et lui a bien compris que ce qui comptait plus que les affiches, c’étaient les offres d’emploi, les places d’apprentissage, ou les moyens alloués aux écoles. L’économie, la formation, ce qui dessine le monde de demain. «Une annonce en allemand, ça attire plus les germanophones. Que ce soit un bail à reprendre, une place à occuper, ce n’est pas normal que les deux langues ne figurent pas.» Et de citer l’exemple d’une de ses proches, dont la gérance, de Schaffhouse, lui a fait signer un état des lieux tout en allemand. A Bienne. «Ils savent pourtant que Bienne est bilingue, tout le monde le sait en Suisse!»

Songeuse, je reprends mes petites fiches. Sur les 4 annonces de cette agence de placement, il y en a 3 en allemand: Kundenberater in Telekommunikation, Informatiker, Customer care Mitarbeiter-in. Et enfin: opératrice sur machines. 25% de français, quand les francophones représentent 42% de la population.

Pascal Oberholzer plaide aussi pour que les débats à la Ville soient traduits simultanément. «Cela n’enlèverait rien à la spécificité de notre ville, mais les débats sont parfois très techniques, et surtout, cela serait un grand service rendu aux secondos, aux tertieros qui doivent apprendre le français, l’allemand et le dialecte. Cela fait beaucoup.» Il y a 153* nationalités représentées à Bienne, cela élargit certes la perspective.

*153 en 2020, correction apportée à 22h00. Pascal Oberholzer avait d’abord cité 88. C’était déjà beaucoup.


■ Kylian Marcos, Mont Crosin, 14h

Qui, de mon vélo ou moi, avait réellement besoin de cette pause? Par fierté, disons que la batterie de mon Stromer – c’est son nom – s’est affaiblie dans les côtes du Mont Crosin entre Villaret et Lajoux et que ma curiosité a été piquée par le nom du lieu: «Le Guillaume Tell». Les 330 ml de Coca et les chips au sel des Alpes suisses ne seront pas de trop pour avaler les derniers kilomètres avant Lajoux, sous un soleil de plomb.

Le tout dans une ambiance agréable bien qu’un tantinet rustre: la tablée des six retraités au fond à droite de la pièce lâche un silence quelque peu inhospitalier à mon arrivée. C’est finalement l’un d’eux qui criera «Mademoiselle!», voyant que j’attendais depuis quelques minutes. Ne me reste plus qu’à ouvrir ma bouteille de Coca avec mes propres clés, la serveuse ne jugeant pas nécessaire de faire usage de son limonadier. Bienvenue dans le Jura bernois.


■ Lorène Mesot, Bienne, 11h

Mon vélocipède du futur file dans les rues de la cité seelandaise qu’on dit éprise de liberté créative, d’expérimentations et d’indépendance. Que reste-t-il des squats, des terrains en friche et de l’âge d’or du hip-hop des années 1980 et 1990? «On s’est sûrement assagis, mais l’indépendance est toujours là», rigole Matthias Rutishauser. Le quarantenaire est membre du comité de l’association Terrain Gurzelen, laquelle gère l’utilisation temporaire de l’ancien terrain de foot du même nom. Prêtée par la Ville en 2016, l’enceinte a été complètement réinvestie. Une quarantaine de projets cohabitent: buvettes, potagers urbains, production de spiruline et de tofu, poulailler, locaux de musique et même terrains de tennis sur gazon — les seuls de Suisse.

Mathias Rutihauser m’entraîne vers la buvette des tennis, clope au bec, sourire aux lèvres. «Certains regrettent les années 90, mais pas moi. Il y a 20 ans, les autorités n’auraient pas autorisé ce projet, c’est même l’ancien maire qui me l’a dit», rapporte-t-il. Derrière lui, le gazon rutile. «On a réussi à kidnapper un sport d’élite. On retrouve ici l’esprit des tennis clubs des années 70, on vient on boit un verre, on échange une balle. Les générations se mélangent. Et chaque semaine un couple d’origine érythréenne fait à manger.»

Celui qui organisait des concerts dans les squats il y a 20 ans explique être rentré dans une ère post-idéologique. Aujourd’hui, il veut prouver que ce type de terrain à sa place à Bienne et peut s’insérer dans le tissu urbain sans susciter les foudres du voisinage. Nostalgique, Mathias Rutihauser? Que nenni! «En 2021, Bienne permet une douceur de vivre, car il n’y a pas la même pression économique que dans les villes comme Genève et Zurich. Et il y a toujours une certaine tolérance pour le clandestin. Il y a peut-être un certain manque d’ambition, mais un laisser-vivre assez charmant. Comme on dit, on aime Bienne ou on ne la supporte pas.»


■ Lorène Mesot, Bienne, 9h

Comme un air d’école buissonnière. Le ciel s’est paré de son bleu des grands jours et ma petite reine n’est qu’allégresse à l’idée d’avaler les kilomètres, à en croire son sursaut lorsque le pied a embrassé la pédale. J’imaginais la bête moins fougueuse, moi qui n’ai connu que des bicyclettes de seconde main cahotantes. Etonnant destrier que voilà. Son klaxon est plus strident qu’un réveille-matin et sa foulée aussi rapide qu’un pur-sang anglais en plein galop. Taïaut.