#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Vendredi 24 septembre

■ Caroline Christinaz et Boris Busslinger, Constance, 8h

Et tout d’un coup c’est l’Allemagne. Hier soir, nous longions les rives thurgoviennes du lac de Constance. Ce matin, nous nous réveillons dans l’enclave germanique qui borde la côte sud du plan d’eau. La cité semble géographiquement suisse mais elle ne l’est pas. Complètement englobée dans son voisin confédéral, seuls trois ponts la relient au Bade-Wurtemberg. A peine striée de quelques vieilles douanes décaties, une frontière existe. Mais personne n’y fait attention. Et pourtant au nord, tout est différent.

Le lever du jour, comme le nôtre, est un peu embrumé. La flèche en pierre de la cathédrale se perd dans les nuages. L’eau ne fait qu’un avec le ciel. Tout est gris, monochromatique. A coté du port, une statue tourne sur son socle. Imperia, neuf mètres de haut. Une poitrine gargantuesque et deux gnomes en mains. Un pape et un empereur. Pas le temps de raconter l’histoire de cette commémoration d’un concile oecuménique vieux de six siècles. Mais le décor est planté. Baroque et inconnu. Rien n’est familier.

Pour saisir l’esprit du lieu, décision est prise de parcourir la ligne imaginaire qui sépare Kreuzlingen de Constance, Berne de Berlin. Deux kilomètres et des poussières, trop bref pour être visité en selle. Les savates remplacent les pédales. La colossale pièce de jambon engouffrée la veille pèse encore sur l’estomac. Le vent l’emportera. S’ouvre un voyage en équilibre entre deux pays. Entre les votations et les élections. Le mariage pour tous et les remplaçants d’Angela Merkel.

Ici la campagne côtoie la ville de près. Entre les fermes et le marché du centre-ville, il n’y a qu’un pas. Entre la Suisse et l’Allemagne aussi. Par moments, la frontière n’est qu’un vague cordon qui suit la lisière d’une forêt. En ville, la limite semble parfois imaginaire. Qu’est-ce qui distingue une route suisse d’une route allemande? Les panneaux de signalisation… évidemment. La place accordée aux cyclistes, peut-être.

Mais il y a une chose qui ne laisse plus aucun doute quant à la nationalité de la chaussée. Leur présence est ponctuelle, mais elle finit par hanter le trottoir. Si bien qu’après en avoir croisé quelques-uns, on finit par s’arrêter. Devant l’un de ces distributeurs automatiques de cigarettes. Car ils sont comme sortis d’un autre temps. Celui où les bars sentaient la clope froide, où le grand-père avait toujours un paquet de MaryLongs glissé dans la poche de sa veste, où le cow-boy ne mâchait pas une brindille.

Helmut Schmidt fumait des cigarettes, Helmut Kohl la pipe. Angela Merkel fait du ski de fond. Parce que les temps ont changé. Désormais l’Europe est censée fumer en cachette, au froid, loin des autres. Alors pourquoi, aujourd’hui encore, rappeler le promeneur à ses addictions, proposer des clopes à tous les coins de rue? L’automate demeure interdit face à nos questions. Sa coque en plastique jaunie par le temps semble vaciller sur le trottoir.

En face, un homme à l’imposante musculature s’extrait d’un restaurant à la devanture arborée. Jus de concombre detox, fitness salat, Proteinbrot. Une route, deux pays, 1000 styles de vie. Un futur à modeler, des activistes pour le climat nous passent sous le nez. Ce week-end on vote, Suisses et Allemands vont aux urnes. Les enjeux deviennent globaux, la frontière perd de l’importance. A Constance, comme partout ailleurs.


Jeudi 23 septembre

■ Caroline Christinaz, Kreuzlingen, 20h

Nous avions pourtant fait un pacte, hier. Entre quatre yeux, autour d’un verre de bière ou d’un autre, je ne sais plus, nous nous étions promis de ne pas faire usage du téléphone portable lors de notre trajet à vélo. Mais ce matin, la brume a embrassé les rues zurichoises et nous peinons à nous échapper de la métropole. Nos repères s’effacent à mesure que nous nous éloignons de la Langstrasse. Le ciel est gris, l’air est frais, Boris a enfilé un pantalon de pluie. Cette colline ressemble beaucoup à celle-là. Où est le Nord? Dans quel sens coule la Limmat?

La main de mon collègue tente de s’emparer de son téléphone. Invoquant notre pacte, évoquant l’aventure à venir, faisant l’éloge de l’incertitude, vantant les bienfaits de l’errance et bannissant ces outils devenus trop importants dans notre quotidien, je tente de l’en empêcher. Mais il argumente: «Ecoute Caroline, si nous étions en vacances, nous pourrions jouer à ce jeu. Là on est quand même censé avancer.»
Je me tais. Il faut tourner à gauche sur la Krähbühlstrasse, prendre la première sortie sur le rond-point à droite et se laisser glisser sur Dübendorf.

C’est d’abord la route 45 de SuisseMobile que nous devrons suivre. Après Winthertour, nous obliquerons sur la 60. Il faut prendre le coup, guetter les panneaux pourpres qui indiquent la voie à prendre, ne pas se laisser distraire par un collègue bavard. Rester concentré. Mais au fond, c’est comme une musique: on prend le rythme du voyage. Nos regards s’attardent sur des détails, ces fleurs dans les jardins rangés de la campagne zürichoise, la beauté de ces fermes… «Boris? Ces poutres sur les façades, c’est bien des colombages, non?». Mon collègue acquiesce. Faudra prendre la prochaine à gauche le long du champ de maïs. On mangera à Winthertour.

Je ne connaissais cette ville que sous l’apparence d’une case du Monopoly. J’ignorais la beauté de sa cité. Ces vastes rues pavées destinées à accueillir les stands des marchés et ses bâtisses colorées invitent à la flânerie. Assis sous les tours jumelles de l’église municipale, nous observons les badauds et sentons l’air se réchauffer au soleil. «Boris? Tu ne trouves pas étrange que l’on se sente en vacances alors qu’on est en train de bosser?». Mon collègue tourne le regard vers un rosier en fleur, dans un souffle las, il répond: «Tu sais Caroline, il faut tuer le Luther et le Zwingli qui sommeillent en nous».

Nous poursuivons notre sacerdoce vers le Nord. Notre salut sera le lac de Constance, là, au-delà des collines thurgoviennes. Gravir la pente pour en redescendre aussitôt rythme notre après-midi. Mais la fatigue se fait sentir. Plus les kilomètres passent, plus le vélo de mon collègue grince. Les vitesses hoquettent, les freins crissent. Pourtant le cyclliste feint de ne rien y voir. Le port altier, il roule en k-way, sans broncher.

Les pommes en bordure de route serviront d’en-cas. L’eau du Rhin sera notre récompense. «Boris? Tu te sens dépaysé?» Ici, tout est pareil, mais tout sonne différent. De l’autre côté, c’est l’Allemagne. Inutile de prendre le téléphone pour le savoir.


Mercredi 22 septembre

■ Boris Busslinger, Zurich, 18h

L’aventure est implacable: un coup du sort décime l’équipe vidéo (composée d’une personne) dès les premiers mètres. Le vélo électrique de Victoria Corà a été envoyé de Genève deux jours plus tôt pour être livré par les CFF à Baden… Mais il n’est jamais arrivé. Pis, les CFF ne savent même pas où il est. Le temps pour Victoria d’attendre qu’un membre de l’étape précédente lui confère sa monture, je mets déjà le cap sur Zurich, où m’attend Caroline Christinaz, troisième mousquetaire de l’équipe.

Peu de choses à dire sur le chemin qui dure à peine une heure et demie, si ce n’est que l’agglomération zurichoise s’étend bien au-delà de ce que j’avais soupçonné. A l’image de l’arc lémanique, les champs ne parsèment plus que de rares kilomètres sur les 25 kilomètres qui séparent Baden de Zurich. Le construit est partout, parfois impressionnant, entre tours d’habitations et gigantesque centre postal anonyme. Enfin l’image rassurante de la Langstrasse (où j’habite) se dessine. Et celui de ma coéquipière: Caroline, 10 ans d’expérience en tant que coursière à vélo. Je tremble.

La journée se termine en trio (Victoria ayant trouvé de quoi pédaler jusqu’à Zurich). Dans une grande manifestation organisée par Pro Vélo. A l’image de la critical mass, manifestation organisée chaque vendredi du mois, le but est de «prendre les rues» sans violer de loi. Par la seule masse des vélos en mouvement. Des carrioles passent de la musique techno, des voitures irritées par la route bloquée klaxonnent. L’heure de se remplir l’estomac. Nous finirons l’étape dans un restaurant traditionnel – il est important de manger local: le Kokoro, cuisine japonaise.


■ Boris Busslinger, Baden, 10h30

Baden est une cité balnéaire en deuil. Depuis 2012, ses plus grands bains sont fermés. Pour les remplacer, un gigantesque projet architectural est cependant à bout touchant. Celui du «forty-seven», nom donné au futur temple des curistes conçu dans un méandre de la Limmat par Mario Botta. Une porte-parole de la fondation qui finance l’ouvrage nous attend sur le chantier. Pour découvrir ses sept bassins en avant-première. Faramineux! Je vous en dirai plus dans un article consacré à ce sujet.

En sortant de la visite, impossible pour moi d’aller à Baden sans se rendre au Hörnli, petit restaurant historique du centre-ville. Le lieu joue un rôle dans ma mythologie familiale puisque c’est là, il y a une centaine d’années, que vivait la famille Busslinger. Sur une photo que j’ai en poche, la mère de mon grand-père, Mina Busslinger-Deiss, tenancière du bistro aux alentours de 1905 pose d’un regard noir.

Tablier impeccable, chignon tendu, droite comme un i. Elle semble prête à vous cuisiner ses meilleures Ghackets mit Hörnli und Apfelmus (des pâtes à la viande avec de la purée de pomme). Ou à vous mettre un coup de savate. Aujourd’hui l’ambiance a cependant changé. D’une part le quartier vrombit des travaux en cours autour du restaurant, situé à un jet de pierre des nouveaux bains. Mais surtout le Hörnli a changé de nom: «Don José», indique désormais la devanture: «Un bout de Madrid à Baden.» Les tapas ont l’air goûtues mais l’une de mes acolytes arrive justement en ville. Ce sera pour une autre fois.