#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Mardi 21 septembre

■ Ram Etwareea, Laufenburg (DE), 15h

Frontières et ponts

Mardi. En route vers Villigen, commune suisse du canton d’Argovie, située dans le district de Brugg. La nuit dernière, nous avons dormi à Bad-Sackingen, de l’autre côté de la frontière, en Allemagne. Dans le nord-ouest de la Suisse, le Rhin sépare les deux pays, mais on y passe sans douane et sans aucune formalité d’un côté à l’autre à de multiples endroits. En Suisse romande, la Suisse partage aussi la frontière avec la France, de St-Gingolphe à Bâle. Mais j’ai l’impression que la proximité entre la Suisse et l’Allemagne dans cette partie est plus forte. C’est une belle découverte personnelle. Avec mes jeunes et sympathiques compères Catherine et Raphaël, nous avons fait, au gré de pistes cyclables et parfois de la route cantonale, plusieurs va-et-vient entre les deux pays.

Cette liberté m’a fait beaucoup penser à l’espace Schengen, qui a aboli les frontières nationales de 22 pays membres de l’Union européenne et 4 pays associés dont la Suisse. Depuis lors, les marchandises et les hommes et femmes suisses circulent dans cet espace de 4 millions de kilomètres carrés sans aucune contrainte. Je ne peux pas imaginer comment il en serait autrement. Aujourd’hui en 2021, où la mobilité joue un rôle capital dans la vie de personnes, des entreprises et des Etats, il est juste impensable que chaque véhicule, chaque cycliste ou encore chaque promeneur soit contrôlé à chaque passage. Ce qui me ramène aux promoteurs de diverses initiatives populaires en Suisse qui ont voulu mettre en cause cette libre circulation. N’ont-ils pas vraiment compris les enjeux? Ont-ils saisi le fait que des milliers de Suisses voyagent chaque jour dans les pays limitrophes, mais aussi dans d’autres pays de l’espace Schengen?

De Bad-Sackingen à Villigen, on passe forcément par Laufenburg, au bord du Rhin du côté allemand, avant de gagner le Laufenburg suisse. En son temps, c’était une même et magnifique commune construite sur les deux berges du Rhin. Voici une magnifique bâtisse du siècle dernier qui ne passe pas inaperçue. Autrefois mairie, puis école, elle abrite aujourd’hui l’entreprise Diamanttechnik, distributeur d’outillage, notamment pour coupe de bois, de métaux ou encore de béton. Gerhard Königer, la soixantaine, nous reçoit avec plaisir, nous offre café, jus de pomme et biscuits. C’est un interlocuteur privilégié qui décrit comment les deux côtés font une seule région, parlent la même langue et prient les mêmes dieux. Lui-même traverse la frontière régulièrement; son entreprise vend également en Suisse.

Gerhard Königer lève le bras en direction de la frontière. «Je suis l’un des coordinateurs du site sis à 3 kilomètres de Laufenburg qui accueille une décharge de déchets radioactifs en provenance de centrales nucléaires suisses», dit-il. Il n’est pas le seul «frontalier»; plusieurs dizaines de ses compatriotes y travaillent également. En réalité, l’Allemagne voisine nous fournit professeurs d’université, enseignants, médecins, infirmières, ouvriers agricoles et industriels. Sans oublier des centaines d’ingénieurs et autres scientifiques recrutés par l’Institut Paul Scherrer, un laboratoire de recherche multidisciplinaire de la Confédération, situé à Villigen. Le centre est un chantier énorme; à l’avenir, il abritera les centres de recherche de nombreuses entreprises.

Les Suisses traversent aussi la frontière, le plus souvent pour le tourisme d’achat. Les Aldi, Lidl et autres Netto, des chaînes des distributions à bas prix ont fleuri dans l’Allemagne voisine. «Tout le monde trouve son compte, dit Gerhard Königer. Dans nos esprits, il n’y a pas de frontières, mais des ponts.»


■ Catherine Rüttimann, Laufenburg (AG), 12h

Zig zag rhénan

De Bâle à Baden, notre app de navigation nous annonce 61,2 km et 3h33 de pédalage par le chemin le plus court. Un coup d’œil à la carte nous convainc rapidement de faire appel au bon sens plutôt qu’à l’intelligence artificielle: on n’aura qu’à suivre les méandres du Rhin, puis de l’Aar, pour arriver à bon port de manière plus bucolique, en prenant notre temps. Le fleuve marquant la frontière entre la Suisse et l’Allemagne, se pose alors la question: faut-il le longer côté suisse ou côté allemand?

Google — oui, bon, c’est quand même pratique et on n’est pas les as de l’orientation — décide pour nous et nous emmène tantôt d’un côté de la frontière, tantôt de l’autre. Un pont, deux ponts, trois ponts. L’Allemagne nous éloigne des rives du fleuve tout en nous offrant des pistes cyclables et des trottoirs où les vélos sont admis, le long de routes ponctuées d’affiches électorales. La Suisse quant à elle nous force à faire les derniers kilomètres de cette première étape sur une route sans charme où les voitures nous rasent de près. A Stein, nous bifurquons pour passer la nuit à Bad Säckingen, son pendant allemand.

Le lendemain matin, toujours en Allemagne, nous voilà pédalant gaiement au milieu de la verdure, à quelques mètres à peine du Rhin, sur un sentier dédié aux vélos et aux piétons. L’eau est là, à portée de main, mouvante, immense, magnétique. Tentation de la baignade. Google – encore elle – déconseille plutôt de s’y aventurer: le courant est fort, les eaux du Rhin sont réputées traîtres. Oui mais… vraiment? «Rhein schwimmen», «Rhein baden», «Murg Rhein Strand», «Laufenburg Rhein Badi»… Je m’obstine! Il y a bien des endroits où cela semble possible si l’on est bon nageur, mais ils sont ouverts seulement en été. On est le 21 septembre, verdammt!

Nous longeons une piscine vide et son toboggan désœuvré, un rayon de soleil perce de derrière les nuages. Bon, je n’y tiens plus, j’y vais quand même! Un peu plus loin j’abandonne mon vélo à mes coéquipiers, j’enfile mon maillot de bain et je m’aventure dans l’eau tout doucement. Surprise: ce n’est même pas froid. Je reste tout près de la rive pour ne pas forcer mes collègues à s’improviser sauveteurs: le courant est effectivement costaud mais j’arrive tout juste à lui tenir tête. Quelques selfies pour la postérité et hop, je m’extrais de l’eau avec pas mal de vase sur les pieds mais sans trop de difficultés. La baignade dans le Rhin: ça c’est fait!

Nous poursuivons notre route à contre-courant aux côtés du fleuve et repassons en Suisse pour de bon à Laufenburg. Ce coup-ci, les pistes cyclables sont au rendez-vous. C’est l’Aar que nous retrouverons quelques kilomètres plus loin et qui nous accompagnera jusqu’à notre hôtel, à Villigen dans le canton d’Argovie. Un pont, deux ponts, trois ponts… de l’acier, de la pierre, du bois… Ce coup-ci nous sommes en Suisse, quelle que soit la rive que nous choisissons, j’ai arrêté de compter les traversées. Me reste le souvenir d’un merveilleux zig zag entre la Suisse et l’Allemagne, l’eau entre nous, avec nous, l’eau partout. Allez, demain je me jette dans l’Aar!


Lundi 20 septembre

■ Catherine Rüttimann, Bâle, 11h30

Comment on dit «cool» en Baslerdütsch?

On a débarqué en ordre dispersé: Ram, le journaliste économique chevronné, Raphaël, le stagiaire fraîchement arrivé et moi, l’icono plus habituée à être assise devant son ordinateur qu’à partir en reportage. On passerait la journée à Bâle, chacun de son côté, à se pencher sur nos sujets respectifs, avant d’enfourcher ensemble nos vélos et de filer vers l’est.

Bâle, pour moi, c’est avant tout la ville d’enfance de mon père. J’en garde des souvenirs de mon enfance à moi: l’odeur de la maison de mes grands-parents, le zoo, les images du jeu de memory «carnaval de Bâle», les repas interminables dans des restaurants cossus, où tout le monde ou presque parlait suisse allemand sauf moi, la lente scansion du Baslerdütsch, ce dialecte du cru qui m’évoque encore aujourd’hui une douce familiarité lancinante. Bref, Bâle a longtemps représenté pour moi le confort de l’enfance et l’ennui de la bourgeoisie. Ou inversement.

Trente ans plus tard, voilà que je revisite, littéralement, cette ville que j’ai entre-temps appris à connaître un peu différemment. Qu’est-ce qui a changé? La mobilité, clairement, on le verra. L’architecture, aussi, qui s’est extraite de son conformisme grisâtre pour proposer des saillances de toutes parts: il y a, bien sûr, la fondation Beyeler à Riehen, conçue par Renzo Piano. A Weil-am-Rhein, juste au nord de la frontière avec l’Allemagne, on trouve le campus du musée Vitra, sorte de laboratoire d’architecture grandeur nature, où brillent les extraordinaires bâtiments de l’Américain Frank Gehry et des Bâlois de Herzog & de Meuron. Et puis il y a le Schaulager, cet espace d’exposition ovni lui aussi imaginé par Herzog & de Meuron il y a déjà une bonne quinzaine d’années.

Faut-il voir dans cette poussée architecturale l’influence, justement, des enfants du pays devenus superstars, qui ont à leur actif une liste impressionnante d’interventions bâloises, d’abord discrètes, puis plus spectaculaires à force que leur renommée grandissait? Force est de constater que le nom de Herzog & de Meuron est partout: ils ont imaginé bâtiment après bâtiment du campus Roche, cette ville-chantier de la pharma qui semble n’en plus finir de sortir de terre, sont à l’origine du parc Saint-Jacques, successeur du stade du même nom, et pilotent l’immense projet de régénération urbaine de Dreispitz, friche industrielle du sud-est de la ville désormais promise à un avenir radieux. Il n’y a pas qu’eux bien sûr, mais leur nom suffit à lui seul à faire rayonner Bâle de tous côtés.

Herzog & de Meuron sont, aussi, les architectes de la Messe, espace d’exposition qui accueille en ce moment Art Basel. A me balader sous l’immense œil du bâtiment, au milieu de tous ces galeristes, artistes, critiques, performers, étudiants en art, je me demande si ce qui a changé, ce ne serait pas que la Suisse ringarde des années 90, celle que l’adolescente que j’étais rêvait de quitter pour trouver plus cool ailleurs, n’était pas simplement devenue cool elle aussi.


Dimanche 19 septembre

Raphaël Jotterand, Morges, 17h40

Je veux bien l’admettre, je ne suis pas un utilisateur chevronné des deux-roues, préférant souvent le confort de mon véhicule privé. Alors, partir en train un dimanche soir, tout en emportant le vélo électrique prêté par mon père pour l’occasion, autant dire que c’est l’aventure. Je pensais pourtant avoir fait les choses en bonne et due forme, achetant un billet CFF pour moi-même et une carte journalière pour ma bicyclette, afin de m’assurer que j’allais pouvoir prendre le train qui correspondrait le mieux à mes horaires.

Ni une, ni deux, je gravis le premier col de mon expédition: la rampe menant au quai pour le train de 17h42, sur la voie 3 de la gare de Morges. Je me positionne non loin du débouché de cette même montée et une passagère m’indique gentiment – sentant probablement mon inexpérience – que le wagon dédié aux vélos se trouve un peu plus loin, proche de la locomotive.

Je m’exécute, et voici déjà l’InterCity 5 en direction de Bienne, première étape du périple que je vais partager avec deux de mes collègues depuis Bâle. Aimable que je suis, je décide de laisser passer les autres passagers afin de ne gêner personne avec mon véhicule, plus encombrant qu’il n’y paraît. Mais là, tout s’écroule! Un chef de train me demande «gentiment» de lui montrer immédiatement ma place réservée pour le vélo qui me suit. Pas de problème, j’ai la carte journalière…

L’horloge tourne et 17h42 – horaire du départ – pointe le bout de son nez. Le chef de train accélère la vérification de mon ticket, me regarde dans les yeux, et me fait comprendre qu’une carte journalière, c’est bien, mais qu’il y avait quand même besoin de réserver un emplacement pour qu’il puisse m’autoriser à monter dans le train. Et que… pas de bol, il n’y en a plus de disponible.

Un peu déçu de mon erreur, je reste sans voix, alors que le chef de train me laisse tout seul, montant dans sa rame sans pitié pour un inexpérimenté comme moi. Il commence à pleuvoir, l’InterCity s’en va, je prends mon ticket pour le prochain train de 18h42, et je croise les doigts pour que, cette fois-ci, l’accueil soit plus chaleureux.