«Le but du voyage relaté dans les pages qui suivent fut de visiter les provinces du Sud-Ouest; sans être chargé de mission par qui que ce fût, notre seul désir de réaliser des rêves de jeunesse nous engagea à l’organiser et à le réaliser.» Voici comment George Montandon, rattrapé plus tard par son antisémitisme, justifie, dans l’avant-propos de son récit Au pays Ghimirra, le périple entrepris à partir de 1909 en Ethiopie.

Pris de passion par l’anthropologie après avoir travaillé comme chirugien, il quitte Marseille en octobre 1909 pour Djibouti, à l’âge de 30 ans. De Djibouti, il prend le train pour Diré-Daoua, 310 kilomètres de rails qui doivent leur existence à un Suisse. De là, il organise une caravane pour rejoindre la capitale, Addis-Abeba, «trois semaines à loger sous la tente et à humer la terre d’Afrique». Non sans peine: les pires rumeurs circulent à propos de l’état de santé de négus Ménélik II – il mourra en décembre 1913 – et George Montandon obtient avec difficulté les «ascars» (soldats) nécessaires à l’escorte: leurs chefs les retiennent en prévision des «événements», écrit-il.

Peu importe: George Montandon, que rien ne semble effrayer, philosophe: «Dans ce pays, il ne faut pas désespérer de la vertu des petits cadeaux. Ces lenteurs permettent quelques chasses et quelques notes – rédigées au milieu du concert éperdu que tiennent chaque nuit les hyènes et les chiens aux abords de la ville.»

Depuis Addis-Abeba, c’est le début de la grande aventure. Le Neuchâtelois parcourt la région de l’Omo, le pays de Yambo, s’attarde en particulier au pays Ghimirra, proche du Soudan. Pour le chemin du retour, il rejoindra la capitale en passant par Goré. Son récit formera le tome XXII du Bulletin de la Société neuchâteloise de géographie et paraît en 1913 simultanément chez l’éditeur neuchâtelois Attinger et chez Challomel à Paris.

Dans son récit, George Montandon décrit avec minutie les différentes tribus – les Galla, Kaffetcho, Chankalla, Somali, Danakil, Abyssins, Ghimirra et les Yambo – qui peuplent la région. Il prend des photos de face et de profil de plusieurs individus, note leurs caractéristiques corporelles, la couleur de la peau, de l’iris, la texture des cheveux, prend des mesures précises comme la taille ou la forme du nez, le diamètre de la boîte crânienne ou la largeur du torse. Et recense le tout dans des tableaux qui accompagnent son récit. Son livre de 424 pages recèle 14 cartes et planches et plus de 300 graphiques et photographies.

L’aventurier donne aussi des indications sur les langues, religions et types d’habitats des peuples rencontrés. Très méticuleux, il décrit leurs instruments de musique, la monnaie qu’ils utilisent, les ustensiles domestiques.

Et ce qu’il appelle leur état social . Dans le Ghimirra, il se dit par exemple frappé d’avoir affaire à des êtres «nettement inférieurs du point de vue intellectuel». «L’Abyssin est le maître, le Galla correspond à un domestique, le Kaffetcho à un serf et le Ghimirra, ainsi que le nègre en général, à un esclave. Les Danakil et Somali occupent une position particulière en ce sens que ces peuples payent un tribut global au gouvernement abyssin», écrit-il. Plus loin: «L’expression de la face du Ghimirra est en général peu intelligente, le regard insolent ou obtus fait qu’au premier coup d’œil, on se dit, suivant le sujet: tête de brigand ou figure d’esclave.»

Il évoque aussi les tatouages, les ornements capilaires et les mutilations corporelles. «Lorsqu’un des leurs meurt», dit-il à propos des Ghimirra, «les hommes se frappent violemment le front avec le fer de leurs lances. Grâce à la propriété qu’a la peau du Noir de produire en se cicatrisant des kéloïdes, il se forme au haut et au milieu du front une tumeur plus large que haute, striée de sillons verticaux. Si le front a eu à subir plusieurs épreuves de ce genre, la protubérance peut devenir très forte et atteindre, chez quelques individus, la grosseur d’une petite banane.»

George Montandon n’est pas le premier à avoir exploré les vallées profondes du sud-ouest de l’Ethiopie. Il rend d’ailleurs hommage à ses 28 prédécesseurs, dont il trace l’itinéraire. «Il n’est guère possible de nos jours de fouler la brousse africaine sans se heurter à plusieurs reprises à des itinéraires déjà parcourus», écrit-il. «La documentation sur les travaux antérieurs est la condition nécessaire de toute poussée qui se fait une tâche de rapporter quelques données nouvelles.» Mission réussie pour lui: les documents inédits qu’il rapporte de son voyage lui ouvrent les portes d’éminentes sociétés de géographie. Il est appelé à donner des conférences, devient entre autres Commandeur de l’Etoile d’Ethiopie et lauréat de la Société de géographie de Paris.

Outre son souci de descriptions anthropologiques imprégnées de son esprit scientifique, le médecin-explorateur raconte aussi un face-à-face avec un couple de lions. Une photo le montre d’ailleurs, le visage impassible, accroupi à côté du cadavre du mâle, un fusil entre les mains. Il décrit aussi une scène de massacre d’un troupeau d’hippopotames dans un lac, à laquelle il participe avec un plaisir non dissimulé. Après des coups tirés un peu au hasard à la surface de l’eau où apparaissait de temps en temps une paire de narines ou d’oreilles, cinq corps seront finalement ramenés sur la berge.

Un jour, il décide de se rendre sur la tombe du peintre genevois Maurice Potter, qui fit partie d’une mission du marquis de Bonchamps et fut tué, le 4 avril 1898, d’un coup de lance d’un Massongo. Les compagnons du Genevois l’avaient vengé trois jours durant en s’en prenant à la population.

George Montandon peine à trouver la fosse, dont on l’avait déjà prévenu qu’elle serait vide: le mort a été déterré pour permettre de récupérer ses vêtements et son corps a été jeté aux hyènes. En route, le Neuchâtelois raconte qu’il a acheté un collier de perles de verre entremêlées de 18 dents humaines. Il finit par trouver la fosse ou plutôt ce qu’il en reste: un trou recouvert de végétation. Et grave dans un tronc d’arbre le nom du peintre, avec une croix. Pour que d’autres se souviennent de lui.

La parenthèse africaine de George Montandon se referme vite. De retour des terres éthiopiennes, il s’installe comme médecin à Renens, s’engage en 1914 comme volontaire dans un hôpital français de Bourg-en-Bresse, revient en Suisse. En 1919, attiré par la récente révolution bolchevique, dont il approuve la police unique, Montandon part en URSS avec une mission du Comité international de la Croix-Rouge: négocier et organiser le rapatriement par Vladivostok de prisonniers de guerre autrichiens retenus en Sibérie. Il étudie, en passant, la morphologie des derniers Aïnous de l’île Sakhaline et des Bouriates du lac Baïkal. Et rencontre sa femme, une jeune Russe communiste, avec laquelle il aura trois enfants.

De retour en Suisse, George Montandon adhère au Parti communiste lausannois, en recevant mensuellement de l’argent des services secrets soviétiques, souligne Marc Knobel, dans son ouvrage George Montandon et l’ethno-racisme. Des liens qui l’empêcheront d’être nommé professeur d’ethnologie à Neuchâtel comme il l’espérait. En 1922, il devient actionnaire de la Gazette de Lausanne, qui ne goûte pas vraiment aux Rouges. Des tensions naissent. George Montandon mène une campagne de dénigrement contre son directeur, écope de dix jours de prison, puis fuit à Paris, en 1925, où il travaille comme employé au Muséum d’histoire naturelle.

C’est à partir de là que débute sa dérive antisémite. Six ans plus tard, il entre à l’Ecole d’anthropologie, publie une série de travaux, dont, en 1933, La Race, les races, alors favorablement accueilli par l’ensemble de la presse scientifique. En 1936, il est nommé conservateur du Musée Broca. Cette même année, lui, sa femme et ses enfants sont naturalisés français mais, déçu du Front populaire, il commence à correspondre avec des antisémites réputés.

Dès 1938, il entre en contact avec Louis-Ferdinand Céline, dont Bagatelles pour un massacre semble influencé par ses travaux. Dans Féerie pour une autre fois, l’écrivain dira de lui: «Il ne savait pas rire Montandon, il était gris de figure, de col, d’imperméable, de chaussures, tout… mais quel bel esprit! Tout gris certes! Pas une parole plus haute que l’autre! Mais quelles précisions admirables!»

Montandon approuve les lois raciales italiennes relatives aux Juifs, va jusqu’à publier un article, dans une revue raciste italienne, intitulé L’Etnia putana. Il milite en faveur de la création d’un Etat pour les Juifs et préconise pour ceux qui resteraient en France, une intégration forcée, en menaçant les hommes de la peine de mort et les femmes de la mutilation du nez. Ses vitupérations se retournent contre lui: en novembre 1940, il perd la nationalité française et son emploi à l’Ecole d’anthropologie.

En juillet 1940, on le retrouve comme directeur de la revue L’Ethnie française. Il publie notamment Comment reconnaître le Juif?, dont 30 pages sont consacrées aux «traits du masque juif», et contribue à l’organisation de l’exposition de Berlitz, «Le Juif et la France». A partir de 1941, George Montandon est attaché au Commissariat général aux questions juives en qualité d’ethnologue. Il pratique des «visites raciales», dont les conclusions sont adressées aux autorités de la police de Vichy.

Nommé en 1943 directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales, qui publie Le Cahier jaune, le Neuchâtelois fait notamment distribuer, aux étudiants de médecine, une traduction du Manuel d’eugénique et d’hérédité humaine du nazi Otmar von Verschuer. Et propose, dans Le Cahier jaune, de pratiquer une «opération défigurante pour les belles juives».

George Montandon finira mal. Abattu avec sa femme par la Résistance dans sa villa de Clamart le 3 août 1944 disent certains. D’autres affirment qu’il serait mort le 30 août (ou en novembre, les versions divergent) dans un hôpital allemand, des suites de ses blessures et d’un cancer qui le rongeait.