C’est la conseillère nationale la plus zélée. En quatre ans, elle n’a manqué que sept votes sur 3400. Cette élue née à Bratislava, alors dans l’ancienne Tchécoslovaquie, est sans doute la plus Suisse des parlementaires. En 2007, pour la prestation de serment, elle a été l’une des premières à porter le Tracht, le costume folklorique lucernois. Mais Yvette Estermann n’a pas de passeport suisse. Juste une carte d’identité.

«Je suis conséquente jusqu’au bout. Mon canton, Lucerne, ne délivre plus que des passeports biométriques. J’y suis opposée. En conséquence, j’ai décidé de ne pas renouveler le mien à son échéance», explique la députée lucernoise au photographe qui voulait lui faire brandir son document. Il faut dire que lors de la votation populaire de 2009 son parti, l’UDC, s’était opposé à l’introduction du passeport biométrique parce qu’il découlait de l’Accord de Schengen. Donc de l’UE. Et Yvette Estermann ne veut rien avoir à faire avec l’UE.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la conseillère nationale, qui brigue aujourd’hui une élection au Conseil des Etats, n’a pas demandé à conserver la nationalité slovaque après la partition de la Tchécoslovaquie, le 1er janvier 1993. Née dans une famille farouchement anticommuniste à Bratislava où elle a étudié la médecine et obtenu brillamment son diplôme de docteure en médecine, elle a suivi son futur époux en Suisse, à Kriens, à son mariage, en 1994.

A son banc de scrutatrice du Conseil national, face à ses collègues, on l’imagine comme elle devait être, écolière, au premier rang de la classe: appliquée, studieuse, se distinguant du gris dominant des camarades par ses vestes de couleurs chamarrées. Mais pour le reste, elle semble éviter de se faire remarquer. Le bulletin officiel n’indique que 41 prises de parole depuis son élection en 2007. Essentiellement à l’heure des questions.

«Beauté des montagnes»

Mais aussi par des motions qui reflètent bien ses priorités: la suppression de l’heure d’été, la défense du Cantique suisse comme hymne national, la distribution de ritaline ou l’exonération fiscale des rentes AVS. Membre de la Commission de politique étrangère, elle avoue n’avoir qu’une seule fois voyagé à l’étranger, à Bruxelles, dans le cadre de ses activités de parlementaire. «Sinon, la beauté des montagnes suisses me suffit.»

Elle dit ne jamais faire les choses à moitié. Quand on a été choisie par les électeurs, il faut assumer le mandat jusqu’au bout. «Oui, admet-elle, avec des origines étrangères, il faut faire la preuve que l’on mérite de faire partie de la communauté. Il faut sans cesse avoir de hautes ambitions pour soi-même et pour les autres.» On la dit plus Suisse que les Suisses.

Sauf que elle, la conservatrice qui se bat pour réhabiliter le rôle des femmes au foyer, avouait récemment dans une interview au Blick avoir été choquée de voir que dans la société suisse hommes et femmes ne parlaient que rarement ensemble en public. «Les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes, je constate ce phénomène encore aujourd’hui dans les réunions politiques.» Dans un livre autobiographique paru l’an dernier, Erfrischend anders. Mein Leben – Fragen und Ansichten, elle raconte sa première «admiration lumineuse» pour Christoph Blocher, qui déterminera son entrée en politique et à l’UDC.

Tout en se défendant de faire partie des hardliners de l’UDC, elle admet placer la barre des exigences très haut. Pour elle et pour les autres. Les Suisses, pense-t-elle, ne sont pas assez fiers de leur pays. Peut-être parce qu’ils sont par nature très réservés. Elle, elle ne fait rien à moitié. Elle le dit d’emblée: «Je suis fière d’être patriote.»

Indépendance préservée

Que reste-t-il en elle de l’immigrante par amour d’il y a vingt ans? Tout d’abord un accent slave très marqué qu’on la soupçonne de cultiver pour marquer sa différence. «Je me sens à la maison, ici en Suisse. J’aime ce pays. C’est ma nouvelle patrie. Je m’y sens bien, j’aime ses valeurs. Mais je n’ai pas pour autant oublié mes racines slovaques. J’en garde le souvenir de l’enfance et de mes années d’études. Ma mère et mon frère y vivent toujours, mes amis aussi», dit-elle. Elle avoue comprendre que pour un double-national renoncer à l’un de ses deux passeports cela peut être un peu comme renier son père ou sa mère. Elle-même aurait volontiers gardé la nationalité slovaque si Bratislava n’avait pas intégré l’UE. Même si son parti, l’UDC, vient de lancer une offensive pour supprimer la double nationalité.

«Il y a beaucoup de points communs entre la Slovaquie et la Suisse, dit-elle. Au sein de la Tchécoslovaquie nous, les Slovaques, étions une petite nation avec sa langue, sa culture et nous voulions préserver notre indépendance, nos racines. J’ai appris enfant à apprécier ces valeurs et c’est à l’UDC que je les ai retrouvées. C’est le seul parti à les défendre.» Aujourd’hui, quand elle parle de la Suisse, elle affiche le visage rayonnant des nouveaux adeptes.

Pour elle, les valeurs authentiques suisses, ce ne sont ni la solidarité ni la coexistence de cultures différentes. «La solidarité, l’égalité, ce sont des valeurs que partagent beaucoup de pays en Europe et à travers le monde. Ce qui est particulier à la Suisse, c’est de cultiver l’attachement à son histoire, ses racines. D’être conscient de son destin particulier, du caractère unique de la démocratie directe.» Des racines, c’est ce qui permet «de ne pas être comme un drapeau qui flotte selon la direction du vent». L’expression reviendra souvent dans sa bouche.

Sa fierté, précisément, c’est d’avoir réussi, à travers une motion, à faire hisser le drapeau suisse tous les jours sur la coupole du Palais fédéral. Ainsi, a écrit la presse bernoise, les touristes ne confondront plus la maison du parlement avec une église. «Ce qui me fait le plus plaisir c’est que les médias ont souligné que c’est une conseillère nationale aux racines étrangères qui a le mieux défendu le symbole du pays.»

Son nouveau combat, c’est le maintien du Cantique suisse comme hymne national. Au moment où la Société suisse d’utilité publique vient de sélectionner le projet qui pourrait remplacer l’hymne actuel, c’est encore Yvette Estermann que l’on retrouve au premier rang des pourfendeurs du changement. «Je n’ai rien contre la solidarité et la diversité évoquées dans les paroles qu’on nous propose, mais cela n’a rien à faire dans un hymne national. C’est trop intellectuel. Un hymne national doit aller directement au cœur, soulever l’émotion, évoquer les beautés du pays, parler aux gens, les rendre fiers.» Au vrai, elle veut maintenir l’hymne national qu’elle a appris en recevant sa nationalité suisse. Parce que les deux choses sont émotionnellement liées pour elle.