Moins on voit les soldats, mieux cela vaut! La substance du message délivré par Karin Keller-Sutter, vice-présidente de la Conférence des directeurs cantonaux de justice et police, est limpide. La conseillère d'Etat radicale saint-galloise, qui devient incontournable dans le paysage politique national, a annoncé récemment que la plateforme créée entre les cantons et le Département fédéral de la défense (DDPS) donnait de premiers résultats satisfaisants. La collaboration devrait en être facilitée, et les tâches des uns et des autres mieux définies.

A ce titre, les cantons viennent d'obtenir une victoire face à Samuel Schmid: «A l'avenir, les forces de police joueront un rôle prépondérant dans la surveillance des ambassades, jusqu'ici assurée par les militaires. Plus généralement, il n'est pas question, selon Karin Keller-Sutter, que l'armée remplisse des tâches civiles.» Si la Saint-Galloise concède que le soutien de l'armée sera indispensable pendant l'Euro, il faudrait accepter, confie-t-elle au Temps, que les manques d'effectifs de police soient compensés par l'engagement de forces de l'ordre allemandes. Entretien.

Le Temps: Après la guerre entre services de renseignement fédéraux, on a cette fois l'impression d'assister à une guéguerre entre cantons et Confédération. Pour le bien de la sécurité du pays, ne doit-il pas y avoir collaboration?

Karin Keller-Sutter:Nous avons mis sur pied une plateforme de coopération entre le Département fédéral de la défense (DDPS) de Samuel Schmid et les cantons. Cela a considérablement amélioré le climat entre l'armée et la police. Sur le terrain, le processus vient de débuter, mais il porte déjà des fruits. J'ai maintenant l'impression que l'armée a fait plusieurs pas dans notre direction. Concrètement, c'est le cas pour la surveillance des ambassades, où Samuel Schmid concède que cette mission doit être remplie en priorité par des forces civiles.

- Samuel Schmid fait des concessions, mais les cantons semblent bien plus jaloux de leur souveraineté en matière policière...

- Aucun des deux camps ne ressort à 100% satisfait de ce type de négociations. Mais c'est normal que les cantons tiennent à leurs prérogatives. Après tout, elles sont ancrées dans la Constitution. Et l'armée comprend que la sécurité n'est qu'en partie de son ressort, soit dans des circonstances exceptionnelles. Rendre permanente la compensation du manque d'effectifs civils par des militaires n'est pas une solution.

- Il y a un paradoxe. La sécurité est devenue un marché sur lequel on retrouve l'armée, la police fédérale, les gardes-frontière et des entreprises de sécurité privées. Chaque entité cherche des créneaux. Or, les cantons, quand bien même ils manquent d'effectifs, semblent se méfier de ces acteurs davantage qu'ils ne misent sur leur appui?

- La sécurité est effectivement devenue un marché. Il me paraît avant tout indispensable que l'Etat continue de disposer du monopole de la force. Néanmoins, il est possible de collaborer avec une multitude de partenaires.

- Etes-vous sereine, à dix-huit mois de l'Euro 08?

- Oui. Je ne crois pas qu'il faille tout à coup verser dans la précipitation ou l'activisme. Les préparatifs suivent leur cours. Cependant, au final, il ne faudra pas crier au scandale si nous devons faire appel à des renforts issus de la police allemande. Il existe des accords entre Berne et Berlin, autant les utiliser. Je préfère recevoir l'appui de forces de l'ordre allemandes qui, de surcroît ont l'expérience du Mondial, plutôt que de soldats suisses. Certes, nous dépendons en partie de l'armée dans des situations spéciales. Mais le rôle des militaires doit se limiter à un service d'assistance, pour des tâches de surveillance d'infrastructures, par exemple. Les soldats ne doivent en aucun cas entrer en contact avec les supporters.

- Il y a eu des scènes de violence à répétition, dans et autour des stades, ces derniers mois. C'est de mauvais augure?

- De nouvelles dispositions légales entrent en vigueur dès le 1er janvier prochain, et je suis d'avis qu'il ne faut pas hésiter à faire preuve de la plus grande sévérité, quitte à ce que l'un ou l'autre verdict serve d'exemple. Supporters et clubs doivent sentir que l'on est prêt à frapper fort. Plus généralement, les clubs suisses doivent comprendre qu'ils ont leur rôle à jouer dans le cadre des compétitions nationales. A eux d'exclure des stades les fauteurs de troubles. La Suisse a un peu la réputation d'être un eldorado pour les hooligans. Et il est urgent de se débarrasser de cette réputation. Pour l'Euro, nous aurons des équipes nationales, et les pays représentés dans la compétition ont aussi une responsabilité importante dans le tri en amont des supporters qui se déplacent.

- D'autres phénomènes ignorent les frontières cantonales: par exemple quand on soupçonne la Suisse d'être utilisée pour des activités de financement de terrorisme ou d'autres formes de crime organisé. Face à ces menaces, ne faut-il pas donner beaucoup plus de moyens à des institutions fédérales?

- Il faut lutter contre la criminalité économique. Pour cela, il existe déjà des structures fédérales que je ne remets pas en cause. Mais attention à ne pas construire des concepts flous, voire creux, pour justifier des structures. A l'époque où elle était ministre de Justice et police, Ruth Metzler prenait le prétexte du crime organisé et de la prétendue incapacité des cantons d'y faire face pour accorder des moyens à la police fédérale. Or, les trafiquants de drogue, les réseaux de prostitution illégaux ou les bandes organisées de cambrioleurs, que font-ils sinon du crime organisé? Pour être efficace dans ces domaines, il s'agit de faire du travail de proximité, de connaître le terrain. Et les polices cantonales disposent des outils nécessaires - comme la possibilité de mener des enquêtes avec des agents opérant sous une autre identité - pour œuvrer dans ces domaines. Enfin, là encore, la clé du succès réside souvent dans la collaboration entre polices cantonales.

- Mais celles-ci ont des structures différentes, des cultures différentes. Elles ne disposent pas même d'un système informatique unifié qui permettrait de partager les informations...

- C'est notre responsabilité politique de faire en sorte que cela fonctionne. Il faut progresser pas à pas. Un de mes grands chantiers a été d'unifier la formation des policiers. C'est maintenant chose faite, à travers l'Institut suisse de police (ISP). Aujourd'hui, les cantons comprennent que la collaboration nous rend plus forts face à la Confédération. Maintenant, il existe plusieurs concordats intercantonaux de police, qui fonctionnent de manière variable. En Suisse orientale, par exemple, les résultats sont excellents. Nous avons même intégré le Liechtenstein et le Voraarlberg autrichien, voisins.

- Cela fonctionne moins bien en Suisse romande?

- La Suisse romande a elle aussi franchi certains pas. Je crois que certaines leçons du G8 ont été tirées. On a aujourd'hui les structures qui permettent de communiquer, entre polices, entre cantons et avec la Confédération. Il faut les utiliser! Il y a toujours plusieurs outils à disposition pour résoudre les problèmes. Il s'agit de choisir le bon. Pour prendre un exemple, il est complètement faux de vouloir parer la menace terroriste avec l'armée.

- Vous faites allusion à Samuel Schmid, qui justifie le fusil à domicile avec des interventions en cas d'attaque terroriste?

- L'armée devra sans doute intervenir s'il devait un jour y avoir une attaque à large échelle, afin de protéger des infrastructures. Mais cet argument ne tient pas. Même si, personnellement, je suis d'avis que l'on peut continuer de garder l'arme d'ordonnance à domicile, notamment pour le bien des sociétés de tir. Il y a sans doute un lien entre la présence d'armes et certaines formes de violence. Mais on ne peut pas tout imputer à l'arme d'ordonnance. Au fond, les causes des drames sont autres. D'ailleurs, de nombreux incidents se produisent dans les communautés étrangères qui, de toute évidence, ne sont pas concernées par l'arme de service.

- Inutile, par conséquent, de modifier la pratique?

- Je suis d'avis qu'il faut approfondir les recherches sur la corrélation entre l'arme à domicile et les violences. En revanche, à court terme, il me semble que la solution de confisquer la munition serait pragmatique.